jeudi 5 mars 2009

La Pieuvre, suite suite

Cependant, c'était peine perdue, la boule était trop grosse et malgré tous les muscles et autres coups d'ailes et de bec, la porte continuait de faire le mur. De nouvelles larmes étaient déjà sur les rangs, elles portaient le doux nom d'exaspération. Je me suis mis à frapper dans tous les coins de cette étroite cabine de toilettes, oubliant la porte, oubliant le dépit, m'oubliant. Je me suis mis à hurler et à cogner de mon poing valide sur ses murs à la peinture bleu fade d'indigo inachevé. Bientôt, sous les coups à répétition, des couronnes blanches se sont mises à se soulever de mes jointures, ma peau et mes os mourraient sous cette brutalité inédite, aussi sous l'énergie du geste, ma main droite comme un double de la gauche se crispait et craquait son bandage à chaque nouveau coup porté. Toute cette énergie déployée n'était toutefois pas vaine car la porte montra enfin un peu de lassitude. En effet elle remuait, enfant grelottant attendant que cela cesse. Mais plus la douleur me montait aux mains, plus je frappais et plus j'aimais ça, plus j'avais l'impression d'abandonner mes précieuses mains, plus je voulais les abandonner. Là où je me souviens encore du bleu de mon poing et du rouge de mes joues, j'ai pour toujours effacé mes cris furieux de ce jour-là, sans doute valait-il mieux ne pas se souvenir de tout dans telle métamorphose. J'étais passé du requin tordu au monstre féroce s'excitant dans sa cage. Et c'est alors que j'avais de plus en plus l'impression de muer en une bête, gigantesque et cruelle qu'un léger clic retentit. Le cerveau étant une chose lente, il y eut une seconde de trop entre ce clic et la compréhension par ce dernier que mon calvaire était fini. Si bien que c'est en boulet de canon que je me suis mis à foncer vers ce que je croyais être une muraille colossale qui n'était en fait qu'une porte déjà ouverte. Ma ruade m'offrit bien évidemment un roulé-boulé ridicule jusqu'au pied du lavabo, mon égo en périel n'avait pas besoin de ça ! En me relevant péniblement, la main gauche rouge et blanche sur le rebord du lavabo et le reste du corps encore endolori par l'émotion, c'est avec une lenteur héroïque que je pus enfin voir mon visage dans le miroir. Et comme il avait changé ! Il était devenu bleu, de ce bleu introuvable qui était parfois présent au coeur de certains rêves dont je n'ai plus aujourd'hui que le souvenir et que j'ai toujours qualifié par affection de "bleu des Alpes", mon imagination étant sûre en effet que ce genre chromatique était uniquement possible là-bas, aux Alpes. Mais je n'étais pas seulement bleu, mes cheveux avaient également disparus au profit d'un crâne large et élancée, comme celui de certaines espèces du paléolithique, mon nez aussi manquait à l'appel, il avait été remplacé par deux fentes ou plutôt par deux creusures d'un noir strict. Mes yeux avaient perdus leur blanc, mes oreilles n'étaient plus. J'étais devenu une abberration, un être complètement inhumain, une créature, une dégénérescence.

- On se ressemble tu ne trouves pas ?

Mes veines, enflées par les coups, se glacèrent immédiatement, donnant l'impression que plusieurs rivières me courraient sur les bras. En brisant le silence, cette voix m'avait ramené du monde des monstres à celui de la peur. Car les lèvres fines et rentrées qui prononcèrent ces mots n'étaient pas les miennes mais celle de la créature bleue des Alpes se trouvant juste à côté de moi et qui de fait, m'était toute étrangère. Mon esprit et mes sens n'avaient de cesse de se faire abuser en ce matin maudit et le peu de raison qu'il me restait me fit dire très vite que cela devait être une hallucination, une création de quelconque rupture nerveuse et qu'il me suffirait de cligner des yeux quelques secondes pour qu'elle disparaisse.

- Je t'ai parlé, tu ne trouves pas qu'on se ressemble ?

Ce monstre, ce bleu, cette voix, cette folie était réelle. Je ne pus que me résigner, tout espoir de retour à la réalité ayant été noyé, ma vie étant créature ou non qu'une vaste ruine, à franchir à corps perdus les portes de ma perception. C'est ainsi que tout naturellement et presque arrogant, je lui répondis ainsi :

- Non, enfin je veux dire, je ne me trouve pas spécialement bleu.

* Moi, je trouve qu'on se ressemble. Qu'on se ressemble même beaucoup. Regarde bien dans ce miroir, tu verras.

- Puisque je vous dis que je ne suis pas bleu et puis d'ailleurs je ne vous connais pas. Quel est ton nom ?

* Je suis comme toi, je n'ai pas de nom.

- Comment ça ?

* Je ne sais pas. Ce que je sais c'est que si jamais on me pose cette question je dois toujours répondre de cette façon. Cela fait partie de mon protocole.

- De ton protocole ? Tu veux dire de ton programme ? Tu serais donc une machine ? Une machine bleue ?

* Je ne suis pas une machine. Je ne suis pas non plus humain. Je ne sais pas ce que je suis, je suis peut-être né de la magie ou du sacrifice de plusieurs milliards de personnes. Je ne sais pas beaucoup de choses sur moi.

- Mais, que fais-tu ici en fin de compte ?

* Je ne sais pas. Ce que je sais c'est que je devais te rencontrer pour je ne sais quelle raison.

- Moi ? Mais sais-tu au moins qui je suis ? Ai-je la tête de celui qui doit à tout prix rencontrer des humanoïdes bleuâtres dans les toilettes de l'établissement où il enseigne ?

* Je devais te rencontrer car tu devais me rencontrer. C'est comme ça, et pour répondre à ta première question, mon nom se trouve sur mon bras droit.

Je pus lire en effet, comme creusé par des ongles dans toute la longueur de son avant-bras noueux, les sombres inscriptions suivantes :

ADMATISRHENINE

- A...dma...tisrhénine ?

* Comme tu peux le lire et comme tu peux le dire, ça doit être mon nom mais tu peux si tu le veux choisir à ta convenance de le raccourcir. Cela aussi fait partie du protocole.

- Mais le protocole pour quoi ? En l'honneur de quoi ? Tu es mon cadeau d'anniversaire ? Je t'ai gagné à une tombola sans le savoir ou quoi ?

* Tu ne m'as pas gagné. Je ne suis pas ton cadeau, tu ne me possèdes pas. Je suis comme toi, excepté que je ne suis pas humain.

- Ce qui veut dire que tu as un coeur, des émotions, une vie privée ?

* Pour que nous puissions continuer cette discussion, il est préférable de suivre le protocole. Veux-tu s'il te plaît me dire si tu choisis de m'appeler dorénavant par mon nom entier ou pour l'un de ses diminutifs. Merci de ta compréhension.

- Je ne comprends pas tu sais mais je veux bien suivre ton protocole car je suis curieux, bien curieux de savoir comment fonctionne la folie. Oui, parce que tu n'es que folie, tu le sais et ils le savent tous, ceux qui nous regardent, ils le savent, tu es une farce de caoutchouc et de latex. Tu es un pantin mieux fait que les autres voilà tout. Bon...je ne peux pas t'appeler comme je le veux mais seulement par un diminutif du nom inscrit sur ton bras c'est ça ?

* C'est cela.

La douceur monocorde de sa voix avait éveillé de nouveaux frissons dans mon esprit qui jusque là voletait sans comprendre ni s'arrêter. Je devais malgré tout le suivre dans ses idées si je voulais un jour retrouver les miennes et enfin tirer au clair l'absurde de la situation.

- Hmmm ADM A TIS RHEN INE ...Admatis Rhénine...Admatis...Adma...oui...je vais t'appeler à partir de maintenant, je t'appellerai Adma !

* C'est noté. Maintenant, je vais t'expliquer les manières de me faire apparaître et la seule et unique raison qui pourrait causer ma disparition, totale et définitive. Tu peux cependant décider de ne pas entendre ce second point.

- Foutu pour foutu, Adma Adma, je veux bien tout entendre.

* D'abord, sache que si tu veux me faire apparaître il faut tracer mon nom, entendu mon nom usuel, c'est à dire Adma de n'importe laquelle des façons, poser une de tes paumes sur l'inscription et siffler autant de fois que tu veux passer d'heures en ma compagnie. Par exemple et même si tu ne l'as sans doute pas entendu, tu as, dans ta furie, sifflé une fois entre tes dents, ce qui fait que je ne resterai qu'une heure. Tu n'avais pas besoin pour cette exemple d'avoir écrit mon nom puisque comme je te l'ai déjà dit, il n'existait pas.

- J'ai bien peur, Adma Adma, de ne plus très bien te suivre, et ce malgré le fait que je m'accomode fort bien de l'incongruité absolue présente dans toute cette histoire.

* Sache juste que si tu veux que j'apparaisse, il faut écrire mon nom, poser ta main dessus et siffler une fois pour que je sois là une heure, deux fois pour que je sois là deux heures etc...etc...en sachant que dès que tu fais ça j'apparais immédiatement et que si tu siffles trente-trois-mille-cinq-cent fois, je resterai avec toi trente-trois-mille-cinq-cent heures. Fais donc bien attention à ce que tu veux à mon égard.

- Mais toi, tu es où si je ne t'appelle pas ?

* Je ne sais pas. Ce que je sais, c'est que si tu siffles je viens et que c'est le seul moyen de me faire venir en ce monde. Nous pouvons maintenant passer au second point, es-tu sûr de bien vouloir l'entendre ? Es-tu sûr de vouloir ce qui pourrait me faire partir ? N'as-tu pas peur que cela fausse ton jugement ?

- Dis toujours Adma Adma, désormais, dans pareille agonie, je n'ai plus peur de rien.

* Surveille tes paroles et surveille les miennes, la seule et unique raison qui me ferait disparaître définitivement de ce monde et ce même si tu siffles pendant l'éternité...c'est que...

A ce moment-là, la créature bleue, qui au fil de la discussion comme j'avais pu le remarquer était un petit peu plus grande que moi. A ce moment-là donc, elle perdit un peu de son sang froid et dévoila une faille dans sa manière docte et robotique d'annoncer les choses, prouvant par la même occasion qu'elle n'était ni docteur ni robot.

* Bref, je disparais si mon coeur me dit que l'on ne se ressemble plus. Et je réponds de fait à ta précédente question.

- Mais l'on ne se ressemble pas du tout ! Puisque je te dis que je ne suis pas bleu, que je ne suis pas grand, et puis même d'un point de vue intellectuel nous n'avons pas le même parcours puisque je suis sûr que tu as été au collège de "Jenesaispas", au lycée de "Jenesaispas" et à l'université de "Jenesaispas". On ne se ressemble pas je te dis, et puis tu as un coeur, comment ça, tu es composé comme nous de pompes et d'organes ?

Je parlais comme dans un livre et j'étais au bord du chaos. Mon éducation et ma gaillardise me poussèrent malgré tout à vérifier la forme de son entrejambe et là encore j'eus droit à une surprise anatomique de taille. Ou plutôt non, puisqu'il n'avait rien à voir que le triangle de l'hypogastre. Ce qui fut aussi tout à fait extraordinaire, c'était de trouver dessiner à l'intérieur de son nombril la forme familière d'un éléphant toute trompe dehors. Un éléphant de fine chair bleue, d'une chair caoutchouteuse comme le bout des ballons que l'on gonfle à la bouche.

* Quand je parle de coeur, je ne parle pas de votre moteur rouge aux ventricules joufflus. Je parle de sensation, oui, quand je n'aurais plus la sensation que l'on se ressemble, je partirai.

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