mercredi 11 mars 2009

Histoire à dormir debout

A l'intérieur du feu :

Désolé, je ne pense pas venir demain, je me suicide. Message envoyé. Après une légère pression sur le bouton le plus rouge, l'écran se décolore jusqu'à redevenir un objet complètement inerte. Je ne sais pas réellement comment je vais faire et je ne sais pas pourquoi de telles pensées me viennent mais le message est envoyé. Je ne veux pas mourir mais il va peut-être falloir pourtant. Je suis autiste, on dit que les autistes ont des problèmes d'isolement et de communication, on dit que certains autistes savants ont des dons extraordinaires. Je ne suis pas un autiste savant, je ne retiens pas l'intégralité du livre que je suis en train de lire, je ne connais que très peu de nombres premiers. A vrai dire, je ne suis pas un autiste, enfin, j'ai bel et bien eu mon lot de troubles et d'examens pendant mon enfance mais aujourd'hui je ne pense plus être un autiste à proprement parlé, en ceci que je ne ressens ni gêne ni génie particulier. Seulement, je suis obligé de le mentionner sur mon curriculum vitae, parce qu'il se peut que j'ai des crises de tétanie et que je dois en donner les causes au cas où. Je n'ai pas eu de crise de tétanie depuis que j'ai l'âge de dix ans. Je suis un autiste normal qui doit sans cesse répéter à qui veut l'entendre qu'il est autiste et qu'il est un peu différent. Le cerveau des gens changent à une vitesse dégoûtante, juste avant que je leur avoue mon autisme, je peux sentir en eux un bouleversement, quelque chose d'infect et de commun à tous, comme si je devenais pour eux, qu'importe mon apparence, mon élocution et mes gestes, une curiosité. Or, je ne suis pas une curiosité, je suis un être humain normal qui ne demande que des soucis normaux et surtout pas cette espèce de racisme mineur. Je ne me suis jamais réellement entendu avec personne, ils étaient toujours courbés sur leur peur comme des chats dans une flaque, ils devaient s'attendre à ce que je me mette à baver ou à je ne sais quoi. Mon humour par exemple est toujours compris comme étant une preuve de mon autisme, je n'ai pas le droit de dire une phrase à côté de la plaque sous peine d'être tout de suite envoyé au centre le plus proche pour y subir une batterie de tests. Mes mots sont plus lourds que tous les vôtres car je dois sans cesse prouver que je ne suis pas un être dépendant d'une "poésie extérieure". Jesse James fut sans conteste le cadavre exposé le plus vu au monde, pourtant c'est un criminel. Son cercueil de verre et de glace fut la première attraction touristique américaine pendant toute l'année suivant sa mort. Je ne sais pas pourquoi je raconte tout cela mais le message est envoyé et j'ai tout un tas d'informations inutiles qui traînent dans un coin de ma tête, j'ai envie de les dire, comme si c'était une part de mes souvenirs. Une part des choses qui sont restées dans mon esprit sans pour autant être partagé, une part de mon humanité car quoi qu'on en dise, l'être humain c'est un petit peu de partage pour une majorité d'intériorité, j'ai passé plus de temps avec moi-même que n'importe qui sur cette Terre. J'en ai vu moi aussi des cadavres, mon boulot étant de les emballer et de les faire glisser sur des brancards jusqu'à ce qu'ils arrivent près des légistes. J'en ai vu et j'ai vu ce que ça pourrait être si tout à coup leurs corps morts se mettaient à s'ouvrir par le front pour tout recracher, souvenirs et regrets. Figurez-vous qu'on a bien tort de complexifier un être humain car bien souvent dans cette gerbe frontale, on ne voyait qu'une couleur ou qu'un mot, symbole de leurs vies. Hier par exemple, une adolescente qui était à l'arrière et qui par la faute de son père et d'une plaque de glace s'est retrouvée projetée contre le siège, ce qui lui a fait perdre connaissance, je ne sais comment, l'essence s'est mise à brûler, brûlant ainsi le véhicule, son corps n'était pas mortellement touché mais la malheureuse n'a pas supporté la montée des flammes sur ses épaules, son coeur s'est arrêté net. Et bien chez cette petite, il y avait un regard jaune accompagné du mot célibataire. Ce que cela veut dire réellement, je ne sais pas, la jeune fille étant à l'âge des amours, on peut par contre facilement supposer que sa dernière plus grosse envie dans la vie fut de sortir du célibat. Le jaune c'est l'été. Le jaune c'est mardi aussi. En cadavre, nous finirons tous comme cela, entre les mains banalisées et insensibilisées de légistes qui sans crainte ni dégoût nous casserons les côtes pour prélever nos organes, nous perforant le crâne pour en retirer le cerveau. Nous serons tous des coeurs, des rates, des cerveaux, dans les mains de plastique d'hommes couverts de sang. Nous qui avons pendant tant de jours et d'heures eu en point d'orgue une jouissance divine, nous finirons dans une poubelle, gros morceaux d'intestins verdâtres, mélanges d'acides et d'urines s'écoulant par le trou. Nos charognards à nous ont des diplômes mais une fois partie la vie reste la même, il s'agit de se décomposer lentement et d'arracher les restes. Cela fait mal à l'estomac de penser à tout cela, à comme on sera une fois mort, le ventre ouvert, le crâne à sec. Nous serons comme ce portable dans ma poche, des objets sans fonction, la vie étant l'unique possession de n'importe quel homme. Penser aussi qu'on puisse s'habituer à la vue d'un corps sans vie me fait doucement frissonner, moi-même et ce malgré mon peu d'affinités d'avec le genre humain, je ne pousse pas le moindre brancard sans savoir un haut le coeur. Mais ces hommes là, ceux qui se servent de couteaux et de roulettes électriques pour les dépecer, ces hommes-là n'hésitent plus quand ils détruisent la chair humaine. Il faut cependant s'y faire à notre future décrépitude, paraît que c'est ça qui fait que l'on fait les choses. Inconsciemment ou consciemment, paraît que c'est grâce au feu qui fait claquer l'adolescente que l'on se motive, que l'on va de l'avant. Mais c'est où l'avant ? Et puis le feu, pourquoi ce feu ce ne sont pas mes mains. Pourquoi je ne serais pas une grosse brousse de feu avalant le corps de cette gamine ? Déchirant, carbonisant la moindre parcelle célullaire de mes lèvres torrides ? J'aimerais être du feu. Du moins, juste à l'intérieur de celui-ci, comme un manteau. J'irai partout sans craindre rien. Je verrais la peau cédant le voile aux nerfs et au sang qui bout, puis je verrais des couleurs impossibles d'éclairs blancs et gris comme la vie qui s'échappe. Je verrais le visage de la mort en enlevant des vies. Il me faut un manteau de feu, tout de suite, parce que je pense que le prochain, oui le prochain, il arrive, ils l'annoncent. Je pense que le prochain, il est pour moi.

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