dimanche 26 juillet 2009

Comme il fait faim dans la vieille ville / La symphonie bâtarde

A l'instar des rêves, impossibles à prévoir, les chemins d'écriture sont durs à baliser. Aussi et comme des fillettes sont capables de chanter du Téléphone à tue-tête dans leur jardin, je brise encore ma monotonie romanesque. Sachez, que j'ai rêvé aussi, un accident : mon bus, un bus, qui sur une route de campagne mange le bleu d'un 36tonnes et les gens, les autres, qui disent : "c'est pas possible, c'est pas possible" en voyant l'inexorable arriver. De mon frère, le grand, moi petit dans ma poussette et des fourmis en masse qu'on s'amusait à écraser par une nuit étrange. D'embrasser la paupière d'Anaïs. D'être poursuivi par des bandits après une histoire de poker et d'argent, de se réfugier dans un collège désert et de les fuir et les piéger.

Texte : Comme il fait faim dans la vieille ville

C'était l'époque du meurtre banalisé. En théorie, le meurtre quand il explose dans la ville lâche toujours un cri, une ultime supplication qui étouffe le coup de feu ou le son de la lame. Ici, on entendait plus que les balles perforant des sacs de sang et d'os aux espoirs desséchés. C'était cette époque-là où les décisions d'un petit groupe radical ont amené des milliers d'âmes à la mort. Ce climat inhumain n'empêchait pourtant toujours pas l'été de glacer le ciel d'un bleu sans nuage, et il n'arrivait pas à empêcher au coeur de Philip, seize ans, de battre comme jamais. Pour Philip, le fait de mourir demain ou non importait peu. Il voyait plus grand, il avait en point de mire la silhouette féline de Sacha, ses sourires en cascade, leurs balades dans les rues claires. L'été était chaud et la veille, Philip avait embrassé pour la première fois, et la veille, un de ses oncles avait eu droit à un interrogatoire plutôt corsé. On ne sait plus vraiment comment tout cela a commencé et comment tout ce quartier et les six mille personnes y vivants a fini par être rationné, ostracisé, dégagé de la carte. Il n'y avait pas encore de murs et de grilles mais il fallait déjà un laisser-passer si l'on voulait aller ailleurs, bien sûr en indiquant la durée du séjour et la date du retour. Mais cet aller ailleurs, bizarrement Philip ne l'avait plus, il ne faisait que rêver de cette mansarde aux volets noirs où Sacha l'attendait, un peu comme une veuve. Il faut dire que la famille de Sacha fut l'une des premières à partir, un matin, en se réveillant, Sacha trouva une table du petit déjeuner mise mais aux chaises vides, des bols de lait pleins mais à peine bus, des cigarettes roulées avec soin mais définitivement éteintes. Aussi fantaisiste que ça puisse paraître, Sacha avait échappé à l'enlèvement grâce à ses flemmardises et ses peurs enfantines, agée elle aussi de seize ans, elle n'en demeurait pas moins bête sur foule de points et comme elle n'aimait pas les moustiques - l'idée même des moustiques la terrorisait - elle avait prit l'habitude de dormir sous sa couette de la tête aux pieds comme une pièce de viande sous son film plastique, bien à l'abri des agressions extérieures. Ses parents, inquiets d'une telle manie, la priaient d'au moins se découvrir un peu les pieds car ils se demandaient comment elle parvenait à dormir sans air, sans rien, juste avec sa hantise des moustiques, maringouins, cousins et autres suceurs de sang volants. En fait, elle n'y arrivait pas, elle se réveillait automatiquement toutes les heures pour reprendre un peu d'air puis se rendormait instantanément ou presque. Ce matin-là donc, dans la petite chambre, ils ont seulement dû voir un lit bien fait et comme ce sont des êtres humains et qu'ils préféreraient aussi faire autre chose qu'arrêter une famille pendant son petit-déjeuner, ils n'ont pas cherché plus loin. Depuis, Sacha vit donc seule des restes de la maison, de corn-flaxes, de conserves ou de macaronis aux longs cours. Son unique distraction survient quand Philip gratte à la porte de sa petite chambre - elle n'en bouge pendant la journée, craignant une arrestation surprise et ils ne parlent jamais très fort à l'intérieur - là, un rire, une vie, irradie son visage et lui demande d'entrer, ils lisent ensuite dans leurs yeux afin de s'assurer qu'aucun piège ne plane au-dessus d'eux et une fois ceci fait, ouvrent la fenêtre et sautent dans la rue. Car étrangement dans ce climat-là et en plein jour, les rues semblent plus sûres que les appartements, tant qu'on ne se met pas à courir ou à chanter l'Amérique. Philip raconte avec la joie de celui qui parle aux lèvres qu'ils embrassent, comment son oncle, tuméfié et sale, est revenu dans la maison familiale. Il raconte comment ils l'ont accusé de choses dont il ignorait jusqu'à lors l'existence, il raconte comment son père et son oncle se sont ensuite mis à chuchoter nerveusement avant d'éclater et de servir le vin. Il raconte tout cela entre deux baisers, entre deux dents plantées dans sa lèvre inférieure. Sacha a comme les yeux vides mais la bouche en vrai feu, comme s'il n'y avait plus qu'elle qui vivait dans le corps de Sacha, que ses mains, que son nez, que son front étaient devenus des parties inutiles et qu'il ne restait plus que la bouche, entière et dévorante, pour exprimer quoi que ce soit.

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