mercredi 11 février 2009

Suicides, réécriture

Il y a dans le quotidien de chacun, un grand nombre de recettes éculées qui circulent et bavent et forment pour ainsi dire l'information banale, celle qui ne touche pas à quelque chose d'universel (guerres avec de lourdes pertes, évènements politiques ou sportifs) ou d'extraordinaire pour le pays d'où germe l'information (tempète, tueur en série, scandale financier), dans cette information banale on trouve en première les faits divers qui pour leur grande majorité ont une nature assurément morbide, dans ces faits divers morbides on trouve également les suicides, dans ces suicides, outre ceux d'adolescentes en mal de vivre, on trouve ceux des gens heureux qui, sans raison aucune et comme des énigmes décident de mettre fin à leur jour de la plus abrupte des manières, on trouve ainsi souvent ce genre d'articles au gré des pages des journeaux, de ces livres qui gisent à peine tenus en mains :

" Un quinquagénaire tranquille, veuf depuis dix ans et père d'un garçon, s'est pendu hier dans son domicile parisien. Ses collègues de bureau sont les premiers surpris, le décrivant comme un homme toujours aimable et souriant. L'homme exerçait en effet le métier d'aide-comptable depuis plus de 20ans dans la même société et n'avait jamais eu de comportement troublant et/ou suicidaire. Encore une énigme donc, que cet homme qui avait tout et s'est pourtant donné la mort. "

Une énigme. Une énigme sur laquelle tient l'équilibre d'une vie. Une vie bien rangée et une lettre, laissée à l'abandon, une lettre qui, n'a été vu de personne, pour cause elle s'est envolée, nous sommes en juillet, l'homme s'est suicidée en laissant ouverte la baie vitrée, le vent a fait son oeuvre. Comme un trésor du ciel, cette lettre se retrouve sur mon bureau, à peine blessée par son voyage et ses circonvolutions. Cette lettre, je vais la réécrire à mon tour pour que vous compreniez, au moins pour cet homme, que l'on peut vouloir la mort en ayant tout de la vie.

° Dire qu'il faut attendre un moment si tragique pour que je me remette à écrire. Je n'ai jamais été très courrier et puis mon quotidien, mon quotidien m'a éloigné des mots, il m'a offert que du chiffre. Après la mort de ma femme, d'un cancer de la gorge, je m'étais promis de la suivre que par la voie naturelle, que dans la vieillesse. Après la mort de ma femme, je m'étais promis de mener une vie paisible, niché dans mon appartement spacieux, allant au bureau pendant encore trois ans avant une retraite bien méritée et peut-être quelques voyages. Encore que je n'ai jamais voyagé. Ou plutôt, je n'ai jamais réussi à voyager, j'avais toujours dans la tête, des Espagnes, des Italies, des Amériques mais comment dire, je ne pouvais pas, mes pieds, mon coeur, restaient cloués à Paris. Il aurait fallu qu'on me tire par le bras pour que je voyage et l'on ne m'a jamais tiré par le bras. Je n'ai pas voyagé et j'ai peu aimé, je n'ai pas été un jouisseur formidable, je me suis contenté d'une vie raisonnable, elle m'allait très bien jusqu'à ce que tous les lieux qui faisaient mes routines, tous ces lieux, ces trottoirs, ces restaurants, où j'avais mes habitudes me donnent la nausée. C'est hier, alors que je revenais du supermarché les bras lourds d'une nourriture insipide, que ce fut le plus insupportable, voir la porte, composer le code de mon immeuble, les mêmes chiffres toujours, monter les escaliers, ces escaliers qui exhalent toujours les mêmes odeurs fades, les mêmes voix étouffés de couples qui se succèdent, les mêmes tremblements. Je n'ai pas pu m'empêcher de vomir une fois arrivé chez moi, retrouvant mes chaises, mon canapé, chose horrible, mon lit trop grand. J'aurais voulu que tout eu brûlé en un claquement de doigts, j'aurais voulu non pas habiter ailleurs mais vivre ailleurs dans un monde où le dernier souvenir charnel que j'ai est une poitrine vieillissante me refusant presque. Dans un monde où l'on ne m'appelait pas Monsieur, où la cravate et le sourire ne sont pas des obligations. Le travail et se réveiller à des heures qu'on ne souhaite pas, voilà ce qui tue un homme, voilà pourquoi notre monde manque de bleu, de soleil, d'harmonie. Parce que notre monde travaille et se lève tôt, parce que notre monde est fatigué. Dans un coup de colère, les lèvres sèches, j'ai envoyé valser mes meubles, véritables cercueils sur pattes, les cadavres à l'intérieur sont pire encore que des corps livrés à la pourriture, ce sont des souvenirs, des témoignages du temps. Dans le tiroir d'un meuble il y a plus de violence que dans le chargeur d'une arme. Par malheur, j'en ai ouvert un, celui où depuis des décennies j'entasse scrupuleusement les lettres que je reçois et plus largement les papiers importants. Un plomb chauffe mon oreille : Je n'ai pas reçu de lettres personneles, amicales, amoureuses, familiales, depuis plus de dix ans. Un plomb éclate sur ma joue : j'en ouvre une d'une autre époque, où ma femme encore en vie et pas encore ma femme, déclare avec chaleur et la pointe d'art dont sont capables tous les gens amoureux, qu'elle espère bien passer toute sa vie avec moi. En relisant ces mots, je revois ce qu'elle est devenue, je revois cette femme aux yeux fins et à la bouche gourmande qui me tenait la main sous les galeries alors qu'on rentrait d'un concert chiant comme le sel, je revois cette femme avec le ventre gonflé par notre enfant, je ressens toute l'angoisse dans sa paume avant de donner la vie, je la vois qui m'engueule au sujet du gamin, je la vois lentement baisser de plus en plus la lumière quand nous faisons l'amour. Je vois ses jambes se marquer, son caractère se noircir, je vois le cancer déjà et ses dernières lueurs, ses derniers baisers, noirs et dégoûtants, ses crachats. Mes yeux ne veulent plus rien lire de ma femme alors ils se jettent sur une autre lettre, une de mon camarade d'université, celui auprès de qui j'ai fait tout et n'importe quoi, il me dit qu'il regrette le temps de nos folies parisiennes où on ne cherchait rien d'autre que de survivre à la nuit, où on se marrait pour un rien sur tout, il me dit qu'il me regrette même plus que Paris, que je suis l'un des rares avec qui il ait pu passer autant de temps sans se lasser parce qu'il pense que je suis quelqu'un de profondément bon et qui sera amené à faire de belles choses, il me dit qu'il est en Italie avec sa fiancée et que ce pays lui tape sur le système, les accents, les parfums, il me dit qu'il repassera sans doute en janvier et qu'il espère me voir, qu'ils espèrent me voir, il espère que mes affaires marchent, que j'ai trouvé quoi faire et aussi chaussure à mon pied, il espère que tout Paris se rend compte du talent que je suis. Paris...Aujourd'hui à cause de cette ville et de tous ses endroits chargés, je veux mourir, je vais mourir...La corde est prête, je l'ai bien fixé, j'avais vu ça dans un film suédois je crois, il montrait pendant cinq minutes comment bien préparer une pendaison à domicile...dire que le message était tout autre...Un plomb coule jusqu'au bord de ma bouche : Une autre lettre, celle-ci est de moi, c'est une lettre adressée à un éditeur où je vante les mérites de leur maison et que je fais suivre d'un poème qui commence comme ceci :
Le silence est une porte que je défonce
En poussant des cris de joie
Tandis qu'en une seconde le ciel se fronce
Et toute ma liesse se change en proie...
J'avais même fini par oublier tout ça, tous ces mots, toutes ces idées que j'avais pu avoir, toutes ces images que j'avais alors que je fréquentais la poésie. Comme un habitué qui ne l'était pas et qui avait toujours envers elle des gestes hésitants. J'avais oublié mes poèmes, mes petits espoirs et cet ami encore qui me poussait à les faire publier. Je n'étais pas fait pour ça. J'ai arrêté, j'ai été ailleurs mais de là à penser que j'aurais pu oublier...oublier mes propres phrases...mes propres battements de coeur...ça fait mal. Je balance le tiroir aux antipodes de mon appartement tandis que je saisis la seule lettre restée à portée de main, outre les factures. Il n'y a plus besoin de lire, c'est mon existence toute entière qui glisse sur ce bout de papier : "Chère Maman, J'ai 6ans aujourd'hui, l'âge de raison. Je t'aime plus que tout."...J'ai fait le tour, je suis retourné dans le sein maternel, il faut que j'y aille, que j'épouse la poussière. Mais retenez vous qui restez sur cette terre hostile, retenez qu'il est plus dangereux de relire une lettre que de sauter d'un pont alors si vous tenez à cette vie malgré ses poings au ventre, ne relisez pas vos lettres, je vous en prie, ne les relisez pas. °

REECRITURE ACTUELLE DU COURT TEXTE
SUICIDES
DE GUY DE MAUPASSANT

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