vendredi 27 février 2009
La Pieuvre, suite
A ma plus grande stupeur, alors que ma bouche, mon front et mes lèvres devaient se tordre comme un requin-marteau, les deux fins serpents cristallins me glissant des joues à la bouche avaient un goût de rêve. Douceur salée comme l'eau de certaines mers au nord. Cette poésie gustative me fit oublier pour un temps toute la misère de ma situation et à vrai dire, je riais de mes larmes, tellement elles étaient bonnes. Elles étaient comme le vin, affûté par la vieillesse, ses séjours longs et frustrés sous la poussière de mon sommeil. Ces larmes étaient en attente depuis des siècles, passagers bloqués à la douane pour un tampon manquant sur le passeport, aéroport en berne à cause de l'orage au dehors. Mes larmes, un peuple entier, spolié, rabaissé, gardé sous silence et enfin, la libération. Nappes onctueuses et délicates au palais, mes larmes étaient aussi tendres que le prisonnier, qui presque mort, retrouve ses chemins et ses hauteurs. Des diamants secrets, mes larmes étaient. Assis sur la cuvette des toilettes, ma langue passait et repassait sur mes lèvres mouillées, je n'en voulais pas perdre une goutte. J'étais percé de toute part, j'écopais en souriant, ma honte et ma dignité étaient en vacances désormais, je n'étais plus qu'une langue ravie sur des lèvres humides. Ce moment n'avait rien d'intellectuel, il était bestial. Mon coeur battait, les échos de ma salle ne me parvenaient plus, je buvais à m'en blesser la vessie. Je buvais comme un cheval penché à flanc de fleuve. Je buvais pour survivre mes larmes maladives. Je n'avais plus main mise sur mes émotions, je ne contrôlais plus mes yeux et je ne savais même plus la cause de tant de larmes. Je sais simplement que, je pleurais, je buvais. J'ai dû bien boire quelques litres avant que le débit ne ralentisse puis s'estompe totalement. J'ai dû bien boire toute une mare. Quand elles s'arrêterent de couler, mon crâne commença à me faire un mal de chien et je mourrais d'envie de voir si cette crise de larmes avait changé quelque chose à mon visage. Je tournais le verrou à moitié dans l'impatience, à moitié dans le délice. J'actionnais la poignet avec appréhension, avec entrain. La porte fit mine de s'ouvrir mais restait belle et bien fermée. J'avais beau avoir bu une mare, avoir tâté de ma langue une extase, j'étais tout de même coincé dans les toilettes de mon lycée. Ma honte et ma dignité refirent surface à toute vitesse, mon front était brûlant, rages et fatigues mêlées. Il fallait que j'ouvre cette maudite porte, je ne pouvais pas mourir là, avec un doigt brisé, des cadavres de larmes sur les joues et toute une classe hilare par ma faute. Si je meurs dans cette pièce, la trentaine d'étudiants qui étaient miens n'en pourront plus de rire, ils riront toute leur vie, quand ils iront aux toilettes, ils riront. Trente vies in extenso composées de rires diaboliques, uniquement de ça, voilà pourquoi je suis mort, pour qu'une trentaine d'imbéciles se bidonnent pendant cent ans. Voilà pourquoi je suis mort. Mes coups d'épaule étaient vains, la porte ne tremblait pas d'un pouce, c'était pire que de pousser éléphant le long des pentes alpines. C'était pire que de tirer du roc la pauvre Excalibur.
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