" J'ai compris que mon être en son entier fonctionnait à rebours et qu'il fallait non pas que je le combatte mais que je le laisse aller jusqu'à ce qu'il me dégoûte "
Elle est là, Mérédith Stiehm, la jeunesse incarnée. Cela faisait plusieurs mois que je l'avais sous les yeux et rien à faire, chaque matin elle parvenait à me surprendre. Là où pour la plupart des femmes, je ne mettais qu'une seconde avant d'entrapercevoir toute la mécanique là-dessous, toute la panoplie de ressorts disloqués, de rouages clinquants, d'écrous qui feraient se pâmer le dernier romantique. Elle était une évidence de gestes et d'attitude, un tremblement de terre constant soufflé dans un agrégat charnel d'un mètre soixante. Parfois, il semblait qu'elle avait découvert comment pleurer comme les autres puis, à la seconde d'après, on la voyait se détacher tout sourire dehors de ces larmes factices, on sentait en elle qu'elle refusait le jeu social. Moi, j'étais au trente-sixième dessous à la voir ainsi se débattre dans une arène où j'ai déjà perdu. Les autres élèves ne la remarquaient pas, je veux dire pas comme moi, ils étaient comme dit avant, que de simples nébuleuses d'hormones chauffées à blanc, ils n'avaient pas encore greffé d'yeux à leur désir. Pour eux, ses mimiques, ses postures, n'étaient que des animations propices ou non au dévoilement d'une ligne, de sein ou de hanche. Pour moi, elles étaient tout le bonheur possible entre ces murs, le seul rayon de soleil dont j'étais quasiment assuré du renouvellement quotidien et que je savais où trouver. Un peu comme un jardinier qui, l'oeil ému par la nature, pèse ses tomates à la lumière et y pense parfois, à comme elles poussent. Cette idée de la culture, de la croissance lente et inéluctable est une autre façon de remplir mon bain, toute aussi jouissive. Le poète et le peintre m'auraient sûrement ris au nez de concert, trouvant cette jeune fille tout autant symétrique qu'un oiseau dans la gueule d'un chat, ils auraient certainement moqué ma solitude et mes hallucinations qui me la donnaient comme un fleuve alors qu'elle n'était qu'embouchure. J'aurais pu les croire, ils n'avaient pas tout à fait tort, cette fille, c'était ma thébaïde. Cette fille n'avait même pas le teint parfait ni de la forme là où il faut, cette fille, à bien y réfléchir, était d'une révoltante banalité mais mon coeur était le bourreau de mes sens et il avait décidé. Cette fille n'appartenait plus au carcan de l'humanité, elle n'était que beauté, une beauté capable de faire palpiter quelques heures par semaine ce vieux flocon dans ma poitrine. Une beauté rivalisant d'impact d'avec toutes les princesses de tous les royaumes de tous les siècles. Une beauté renversante, et c'est bien possible qu'hier, ce qui me fit tomber, ne fut pas qu'un caprice cérébral, qu'une faille sensitive, qu'autre chose que mon coeur par devers moi se souvenant d'elle. Une beauté à emmener, à perdre, sur tous les lacs salés, une beauté à torturer, une beauté à faire peur, une beauté que je lierai à mon odeur, une beauté qui écrase, la grenadine, la londonienne et même la dublinoise. Une beauté de ciel après ces longues pluies d'été, une beauté démoniaque, de flammes en pagaille, oui une beauté faisant mordre dans le feu à pleine bouche, faisant sauter du pont jusqu'à la rivière morte, une beauté d'Amérique redécouverte ! Une beauté des mille et une nuits plus trois merveilles ! Une beauté toujours nouvelle, toujours, sans rien pouvoir prévoir ! Une beauté à tous les étages, avec le gaz, le câble, la crême anglaise ! Une beauté à salir les murs de son sang, à violer des gamines ! Une beauté par delà les océans, myriades liquides de joyaux verts et lustrés ! Une beauté ..."Monsieur...pourquoi vous n'arrêtez pas de me fixer ?" Chaos gigantesque dans la salle, une armée de gorilles en chaleur suffoquants de rire. Une trentaine de fusils aux visages déformées par la poilade. La redéfinition du mot fou rire, pour moi, en direct et sans filet. Des nerfs qui éclatent et se répandent d'un côté comme de l'autre, mon foi qui fait des siennes, leurs ventres convulsés par le délire. L'humanité entière redécouvre le rire et cela grâce à moi. Rétines explosées, rouge sur les joues, honte. Un monde qui en désespoir de cause sans doute, me prendrait comme héros me ferait dire ceci : " Je te regarde parce que c'est toujours plus agréable que de fixer le fond de la classe et que tu avais l'air d'être la seule intéressée par mes cours depuis le début de l'année, si je me suis trompé excuse-moi et maintenant ouvrez vos livres à la page 22 " Pas tout à fait héroïques mais parfait pour passer l'éponge et retourner à ses jeux de paume. Dans un autre genre, mon cerveau lui, dictait ceci : " Je te regarde parce que je t'aime et que j'ai envie de toi, envie surtout que tu comprennes que je ne suis pas qu'un professeur minable mais également un être drôle et cultivé, capable de te prendre comme un bête sur un long lit de neige " La réalité, elle, gagnante perpétuelle ou plutôt pour les gens comme moi, responsable du perpétuel échec, s'est contentée de dire ceci : " J'ai un problème avec ma main, je reviens..."
Le professeur quitte donc ses élèves prématurément, par la fenêtre les nuages commençaient à être peints de violets et de gris électriques, l'Irréel dans le présent pourrait très bien être étudié la semaine prochaine. L'incident sera vite clos. Je me retrouve dans les toilettes à pleurer comme une fille, j'ai fermé à double tour, rabattu la cuvette et fait fondre mes yeux à feu doux.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire