jeudi 22 janvier 2009

Le Sifflement, la Pieuvre aux mille doigts, page 3

Mon pied, sur la première marche, pense à la pluie. Sur la seconde, il pense à ce que c'est qu'un corps nu. Sur la dernière enfin, comme secoué d'attention, il trébuche, il valse, il perd. Le sac me quitte les épaules et va s'écraser par terre, moi, je me retrouve en bas, choqué et tremblant. Quelque chose a très bien pu se briser je le sais mais j'espère avant tout que personne ne m'a vu. Le ciel est bas, si bas dans ce genre de lieu. Un éclair me gicle dans les doigts, ma paume droite est écorchée et semble saigner d'un petit texte rouge. Je ne tombe pas souvent, je n'ai pas les bons réflexes, j'ai très bien pu me faire mal. Je regarde mes doigts un à un. L'un d'eux paraît comme décroché, comme indépendant de la main à laquelle il appartient. Je le vois et c'est sa vue plus que la réelle violence de l'impact qui m'offre la douleur. Une douleur cinglante, comme en veille depuis des siècles. Mon index gauche est cassé, retourné, les phalanges ne répondent plus. C'est comme si un marteau ou n'importe quel autre outil venait de taper dessus, la douleur siffle dans tout le corps, lance à plein rebours comme s'il voulait être bien sûr que je la remarque. J'ai mal, je me sens pâlir, partir et j'hésite. Les pièces de boeuf gisent non loin, le couvercle a sauté, la sauce se répand. Des heures encore de gâchée. Je me demande si je dois rentrer chez moi me reposer et réparer ça mais par instinct, j'emprunte l'ascenseur, tenant ma main gauche dans ma main droite comme un petit sac de grêle, comme une plaie béante. L'ascenseur entame sa montée, je sais très bien que je ne vais pas mourir mais je ne peux m'empêcher d'y penser, je regarde mon doigt brisé et j'imagine mille fois la façon qu'il a pu avoir de rompre. C'est beaucoup plus dur que la réalité. Mes mains sont extrèmement blanches, des suées me gagnent, des vomissements aussi. Je sonne à la porte, pourvu qu'elle s'ouvre vite, cette souffrance, c'est trop d'un coup. Ma mère ouvre, son visage habituée à la non expression s'éclaire en me voyant à l'article de la mort. "Qu'est-ce qu'il y a ? Tu es tout pâle, qu'est-ce qui s'est passé ?". "Il ne s'est rien passé, je suis tombé et je crois que je me suis cassé un doigt.". "Montre voir..." Elle blémit à son tour. "Oui c'est cassé et pas qu'un peu, faut aller à l'hôpital, c'est pas trop douloureux...?". Je tombe une seconde fois, sur le seuil de la porte, les morts n'auront pas à manger cette semaine.

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