jeudi 21 mai 2009

Ascension

Florence - Et pour vos mains, vous vous êtes fait ça comment ?

J'étais partagé une fois de plus entre la vérité et son fantasme. Mais cette fois-ci, je n'avais pas vraiment le choix. Dire la vérité était dire quelque chose d'encore plus irréel que la plus fictive des farces. D'un autre côté, j'éprouvais un goût certain à présenter l'histoire de mes blessures car pour une fois j'avais quelque chose à dire et quelque chose qui pouvait être exposé nettement et sans baver. Je devais cependant arranger l'épisode des toilettes afin d'éviter de rentrer dans le box des fous.

* Pour la main aux doigts brisés, c'est une histoire toute bête. J'ai l'habitude ou plutôt j'ai pris l'habitude de rendre visite à mes parents tous les mercredi. Seulement voilà, leurs marches sont plutôt glissantes et...

C'est à ce moment que je me rendis compte du ridicule de la situation, c'est à ce moment là que la sueur me gicla de nouveau par le front, que ma gorge s'assécha, que ma langue se terra au fond de ma bouche comme une louve apeurée. J'avais perdu ma confiance, j'avais perdu le goût. J'avais envie de m'en aller comme toujours, de me retrouver seul à ne rien faire.

...je suis tombé voilà...pour l'autre...elle ne s'est pas cassée, mais elle a simplement frottée sur le sol...excusez-moi, ça vous dérange si j'y vais...je ne me sens pas si bien et j'ai cours...

Florence - Suivant votre état, j'ai transmis votre présence ici et j'ai fait annulé tous vos cours de la journée. Je vous conseille d'ailleurs de vous reposer demain, vous n'avez pas l'air au mieux de votre forme.

Je suppose que c'est le moins que l'on puisse dire quand on passe ses journées à s'évanouir et à pleurer. Je suppose que c'est le moins que l'on puisse dire quand on est persuadé d'être entré en relation avec une créature d'origine inconnue.

* Vous avez raison. Je ferai mieux d'y aller. Merci pour tout. Je passerais vous voir dès que je serai rétabli.

Cette phrase, émise par un souci de bienséance et de politesse, espérait néanmoins rester une vague promesse, tant je n'étais pas sûr de pouvoir l'assumer, ma phobie étant de ne pas savoir quoi dire.

Florence - Rentrez chez vous vous reposer. Ne vous en faites pas pour vos cours et votre absence, je m'occupe de tout, vous n'aurez qu'à venir me voir en fin de semaine pour régler les petits détails administratifs. Ravie d'avoir fait votre connaissance dans tous les cas et j'espère vous recroiser dans de meilleures conditions.

Il y avait tellement de naturel et de simplicité en elle que j'avais l'impression d'avoir affaire à une robotique tendresse. C'était un mélange de programme parfaitement intégré et de femme aux yeux clairs. Je devais, et ce malgré son apparente assurance, la libérer aussi d'un instant un peu trop piégeux. Quant à savoir où se trouvait le piège, je n'en savais rien, il fallait uniquement que je sorte pour de bon de cette drôle d'officine. Il fallait que je me retrouve en marchant seul, que je profite un brin de mon égarrement, comme quand j'allais avec mes yeux poètes au creux des jardins, sur des bancs malades de solitude, écrire des bêtises qui n'appartenaient qu'à moi. Secrètement, je voulais sans doute que l'apparition d'Adma elle-aussi n'appartienne qu'à moi, que je me le traîne jusqu'à la tombe avec le mince sourire cruel de celui qui a vu. Les couloirs sont passés à une vitesse folle. J'ai ensuite franchi l'arche sous un soleil reparaissant, et sans me soucier des flaques, et celui-ci eut à peine le temps de caresser mon front que déjà je remplissais la banquette maronnasse d'un wagon de métro. Il fallait que reprenne le cours de mes pensées, le temps et l'espace importaient peu. Ses pensées, c'était Adma en son entier et dans toutes les positions possibles et imaginables. Adma, c'était la folie qui valser dans mon sang et dont je ne pouvais me défaire. Repenser à lui, c'était comme aller chez son dentiste se faire arracher une dent, cela faisait mal mais c'était nécessaire. Il y avait en plus de cela, une façon toute bête de m'assurer de son existence. Faire ce qu'il avait dit et tracer son nom quelque part puis siffler. Mais faire ce qu'il avait dit c'était admettre qu'il avait dit quelque chose et je ne pouvais accepter cela facilement. Je me disais : On entre pas dans ma vie comme ça, il y a une raison à tout. Il fallait aussi que je comprenne qu'il y avait une folie à tout et que c'était cette folie qui scellait l'intensité, la force du moindre battement de coeur. Les stations défilaient, toutes les mêmes, les couleurs et les carrelages s'enchevêtraient dans un flou tellement opaque qu'il était impossible d'y prêter attention. Je ne voyais même plus mon reflet ni la bâtardise présente dans les yeux des quelques gens voyageant à cette heure. Il n'y avait plus que ma raison voulant balayer Adma et tout ce qu'il pourrait être et mon sang qui me dictait que c'était impossible de faire sans. Mon sang était certain, ma raison elle, par peur du trop d'enjeu, préférait douter. Mille fois je failli détacher le capuchon de mon stylo pour enfin tirer au clair toute cette histoire, mille fois je me suis dit que j'y verrai mieux le lendemain, que mon sang peut-être se serait calmé après une bonne nuit de sommeil, qu'Adma et que toutes les traces d'Adma auraient disparu de ma vie, qu'elle pourrait reprendre son cours. C'est par ailleurs sous une impulsion tout à fait supérieure que mon regard se posa et déchiffra enfin quelque chose à l'extérieur, le nom, l'ordre qui me faisait chaque soir m'arrêter et sortir de ces cabines de fer. J'arrivais à destination, une demi-heure c'était passé en un coup de vent et une infinité de tergiversations. En posant pieds sur le quai et en continuant ma marche trouble jusqu'à chez moi, une nouvelle sensation vint se joindre aux autres, toutes aussi tordues et déséquilibrées. J'avais comme l'impression que le sol se dérobait sous mes pieds, que je marchais sur une surface sous laquelle se découvrait l'horizon et avec lui une forte idée du vide. Plus je marchais, plus je tanguais, mes os étaient comme crispés à l'idée de tomber de si haut, à l'idée de ne plus pouvoir se coucher ou s'asseoir, de toujours devoir garder l'équilibre. Si bien que le mouvement s'échappa de mon corps, j'avais oublié comment l'on marche, j'étais un corps immobile et tremblant au milieu d'un quai d'où filaient des dizaines de corps véloces et pressés et de larges bandes blanches sur des rails étouffant des floppées d'étincelles. Je ne bougeais plus, j'étais sur la pointe des pieds, mes os, mes muscles, mon sang étaient tous secs, raides, sclérosés, mon cerveau était à l'abandon. Sous cette crispation extrême, les muscles tendus de ma main se remirent à me faire mal. On ne me viendrait pas en aide, le vertige était trop grand pour espérer acheminer la moindre ambulance. Mon crâne et mes rides d'expression se mirent eux aussi à être pris de spasmes ingérables. Bientôt et comme un soulagement, j'eus le réflexe de me laisser tomber par terre. Le sol était bien là, personne ne se souviendrait de ce moment à part moi, il n'y avait rien à craindre. Au contact de l'épaisseur uniforme du sol, mon corps se réveilla comme un chien à qui l'on lance un seau d'eau glacée en plein coït public. C'était peut-être ça ma façon de faire l'amour au monde passant, me figer comme une pierre douloureuse et attendre qu'un long doigt fin m'effleure pour que je m'écrase et explose en mille morceaux.

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