jeudi 30 octobre 2008
Des villes et des feux
Encore un titre oublié. Vous êtes sur un quai pris dans les brumes de cet octobre déjà mort, dans votre sac un livre, celui qu'à écrit votre père étant jeune, une surprise, ce dernier étant d'un naturel plutôt stérile. Il aura fallut attendre douze ans après sa disparition pour que ce manuscrit vous tombe entre les mains. The curious citizen, le titre est en anglais, le texte en français. Une fiction autobiographique écrite par votre propre père alors qu'il était encore avec son ex-femme, c'est à dire dans sa première jeunesse. Un compte d'auteur, vous en avez hérité justement de cette femme qui, apprenant que vous aviez quelqu'ambition littéraire, a décidé de le sortir de l'oubli. 234pages composant 10chapitres, la première phrase étant : "Je dois être né dans un tunnel". Votre père se sert de son personnage pour se raconter, un enfant un peu perdu dans sa campagne grise, dans ses lentes après-midi bretonnes desquelles il s'extrait un peu en balançant des pierres sur les trains à grande vitesse, l'enfant se demande pourquoi il n'y a jamais d'accident, sa vie avec une mère à moitié droguée (par les calmants et le champagne) et un père obnubilé par son travail, sa vie à jouer seul sur la large moquette cendrée. Et puis il rencontre cette femme, qu'il aime parce qu'elle ne se lasse pas de lui mais qu'il déteste parce qu'il aurait "préféré qu'elle ait les seins plus généreux". Très vite, votre père écrit comment il a "écopé d'une fille" et comment il n'a pas su faire face à cette paternité soudaine, ses rêves étant ailleurs. Vous comprenez pourquoi le peu que vous l'aviez connu, votre père avait toujours l'air de faire semblant d'être votre père. Vous comprenez que ce père qui n'était qu'une présence désagréable et sur la fin, une respiration gazeuse et maladive, vous comprenez qu'il était bourré de regrets. Votre tête est torturée par cette information et c'est à ce moment qu'une amie d'enfance vous rejoint sur le quai, de ces amies d'enfance qu'on a invité qu'une ou deux fois chez soi, auquelles on pense qu'une ou deux fois l'an et qui ne vous a jamais attiré, vous barbouillez une ou deux phrases pleines d'esprit (vous vous demandez alors où est votre âme à ce moment-là et où la sienne aussi) et vous montez dans le train, déçu de ne pas pouvoir penser à votre père en paix. Vous avez néanmoins remarqué la jolie blonde (25ans) et vous avez tout fait pour ne pas être placé trop loin d'elle, vous pourrez vous distraire de cette amie gênante en la regardant trois rangées plus loin d'un oeil charmeur. Sait-elle en posant brièvement son regard sur le mien, sait-elle la terrifiante comédie qui se joue dans votre crâne ? Sait-elle pour votre père ? Sait-elle pour le livre, pour le fait que je me sente observé quand je descends chercher des vivres à la cave ? Pour votre désir pour elle ? Sait-elle que vous allez passer un Halloween désastreux cloîtré chez vous à attendre que les gamins gourmands aient finit de frapper à votre porte parce que vous ne voulez pas être dérangé par des visages d'enfants alors que vous souffrez de perdre le votre ? Toutefois vous êtes chanceux, votre amie empoisonnée décide de passer le train à dormir (elle a peut-être compris que vous n'étiez pas d'humeur accorte...non elle est juste fatiguée, elle comprend peu) et vous avez tout le loisir de jeter des clins à la blonde et de reprendre votre réflexion. Votre père, une fois sa fille née, décide de passer beaucoup plus de temps à son travail où pourtant il déteste tout le monde, et chaque soir, en rentrant au domicile conjugale, il se pense poursuivi. Poursuivi par un homme en manteau de pluie beige, au teint cireux, aux joues creusées et au nez volontaire. Cet homme est partout, dans le fond du bus, à la sortie d'une boutique, à l'intérieur d'un bar. Votre père est rendu fou par cet homme en manteau de pluie beige. Il en parle à sa femme, qui dans la chaleur moite de l'hiver, paraît comme éteinte, seulement là pour s'occuper de la petite et pour se laisser "baiser". Votre père, en écriture, est triste et il décide de noyer ses jours libres chez une prostituée qu'il connaissait de réputation. Il se rend uniquement là-bas pour la sodomiser et il y a plusieurs pages assez troublante qui décrive avec détails et minutie, les joies et horreurs de cette pratique anale. Le style de votre père n'est pas immonde, il rappelle un peu Salinger auquel on rajouterait une placidité toute camusienne mais dans l'ensemble il n'est pas bon, déchenillé, ampoulé, crispé. Ce livre n'existera que pour vous et vos rapports avec votre père. Vous venez de passer la première gare et il reste deux arrêts, votre amie dort toujours (des paupières sans couleur, un cou tristement charnu) et la blonde a elle aussi couché ses paupières (irrésistible, une de ses mèches de cheveux pris sous le verre de ses lunettes). Votre père s'échappe un peu de sa paranoïa grâce à ses séances de plaisir sauvages et la fin d'année approche à grand pas, il y a quelques pages poignantes où votre père essaie de croire que sa fille est jolie alors qu'il sait qu'elle ne l'est pas et qu'il haït le vert blanc pistache qui habille cette "petite horreur boudinée". Mais tout s'emballe quand l'homme au manteau de pluie le bouscule alors qu'il sort de chez sa préférée, le peu de force mentale de votre père s'effondre et il flanque à terre le manteau avant de lui asséner une série de coup de pieds au visage dans les hurlements de cette "pute infidèle". Il décampe alors jusqu'à chez lui et trouve sa maison vide ( "une maison dénuée, désertique, à l'éclairage trop crue pour permettre à la lumière d'inventer quoi que ce soit"), et dans ses cent pas, il s'aperçoit que le long manteau de pluie pend sur sa rampe d'escalier. Soufflé, rendu fou, il est tout de même extirpé de sa terreur par les babillements de sa fille se trouvant bizarrement là. Il se rend jusqu'à sa chambre et la regarde ramper dans son parc à jouets avec son sourire aux gencives nues. "Cet être insignifiant m'a tiré une larme" et reposé il s'endort. Il est réveillé par les cris de sa fille, par ce qui semblait être trépignations, spasmes, étranglements, les yeux ouverts, il constate que la nuit est tombée "seules éclairaient les petites étoiles d'enfant collées au plafond" et que tout paraît encore plus vide (il ne reste plus qu'une gare). Il voit sa fille sur le dos et sur ses lèvres une traînée d'un liquide épais et luisant, il voit son corps en train de secouer, de se battre, de s'abandonner, il la voit s'étouffer et mourir dans ses vomissements et il ne bouge pas. Il écrit : "Ma fille étant bientôt morte, je pensais déjà à comment l'annoncer à ma femme, à la face sérieuse du prêtre, à la tristesse des amis, et aux longues heures d'attente avant l'inhumation.". Et le roman se termine ainsi (la capitale s'annonce désormais sous vos yeux) et cette cruauté vous fait comprendre la froideur de son ex-femme quand elle vous a remis ce livre et pourquoi il est à ce point resté secret. Vous ne pensez pas qu'il y ait un monstre chez votre père ni un artiste, vous pensez qu'il y avait simplement au fond, un homme au teint cireux, aux joues de creux et au nez volontaire. Un homme qui aurait sûrement aimé rester seul un petit peu plus longtemps mais qui n'en avait pas le courage. Un homme qui par trop de paresse s'est fait dépasser par sa vie. Un homme et non plus un père et les pleurs vous montent alors que votre amie vous quitte en un tendre salut et que la blonde est partie sans que vous vous en rendiez compte.
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