Un petit enfant blond se tenait sur la rangée de marches qui coulait hors de l'entrée principale de la résidence qui, de par sa physionomie et ses hauts murs de craie, ressemblait plus à une grande villa ou un petit manoir qu'à une clinique pour malades mentaux. "Ses yeux étaient d'un bleu profond", c'est la phrase que je me répétais alors que remontant l'allée après avoir laissé ma voiture un peu plus bas, je m'avançais vers lui. Ses yeux étaient d'un bleu profond et la fumée passait sur mon visage comme une chevelure de femme, par bonté d'âme, j'écrasais la première clope de ce roman avant d'aller lui parler. Ses yeux étaient d'un bleu profond, il me défiait du regard comme l'on regardait autrefois les véritables étrangers, comme si je n'étais pas le bienvenu, comme si personne ne pouvait l'être. Ses yeux étaient d'un bleu profond, profond comme celui d'un lac où dormirait une bête furieuse, je lui demandais s'il pouvait me donner un renseignement.
- Que veux-tu savoir ?
Sa voix était franche, aride comme s'il passait son temps à mâcher des cailloux, sans vouvoiement mais avec une certaine politesse malgré tout parce que cet enfant était blond et qu'il avait des yeux d'un bleu profond. Je lui expliquais que je cherchais à savoir si un de mes amis était passé par là et s'il savait s'il y avait un registre des admissions à consulter quelque part.
- Tu es sûr de venir ici pour un ami et non pour toi ?
Tout en me disant cette phrase, son œil gauche se mit à grossir furtivement et expulsa au passage une fine tâche de sang. Sa question, quoi qu'il en soit, flanquait un grand coup de pied dans la planche sur laquelle mon mensonge s'était reposé et je me retrouvais à nouveau sur les clous, tremblant comme une feuille devant ces yeux d'un bleu profond. Je répondis toutefois et avec le peu de vantardise qu'il me restait, que je venais effectivement pour un ami et que je n'avais pour ma part, aucun problème à régler. Mais j'avais bizarrement la crainte que cet enfant n'avale pas mon histoire, j'étais devenu moi-même l'enfant et lui le père, j'avais fait une bêtise, il me pensait coupable et je devais jouer de ruse pour éviter la fessée.
- Suis-moi.
Il se leva tout en me fusillant du regard et au moment où le soleil était prêt à inonder le fruit de ses paupières, il baissait les yeux immédiatement, comme par crainte de la lumière. Il avait, pour un enfant, une démarche froide et mécanique, presque militaire, j'avais peut-être raison après tout : il mangeait peut-être des cailloux au petit-déjeuner. Le bureau de l'accueil était vide, un combiné téléphonique à cadran était posé dessus. Suivant un couloir et grimpant une petite série de marches en bois, nous arrivâmes dans une salle. C'est là que la nature même de cet établissement m'apparut clairement et comme s'il lisait dans mes pensées, l'enfant parla :
- Nous sommes ici dans un ancien internant pour jeunes filles qui a toujours appartenu à la famille Chachror. Il a été rénové en centre de rééducation peu avant ma naissance afin d'aider les gens en difficulté qui n'avaient pas les moyens d'aller en hôpital ou en asile. Quand c'était encore un internat, il recevait une centaine de filles chaque année, des filles qui pour la plupart avaient besoin de rigueur et de discipline avant d'entrer dans la vie active. Aujourd'hui, nous avons toujours au moins une dizaine de patients qui vivent et sont traités ici selon des méthodes traditionnelles. Cette dizaine de patients se renouvelant fréquemment, les guérisons partielles ou totales n'étant pas rares dans cet établissement. Parmi eux se trouvent peut-être la personne que tu cherches, quel est son nom ?
Il récitait comme une machine, comme s'il s'était transformé en une brochure parlante, le rose bonbon en moins, il me faisait peur ou plutôt, de par sa fébrilité physique, il me faisait de la peine. Il donnait l'impression d'être dominé par quelque chose ou quelqu'un et d'être une marionnette sans âme. Ses yeux étaient d'un bleu profond, d'un bleu profond et triste.
Le visiteur - Il s'appelle Kenneth...Kenneth Anderson
L'enfant - Non désolé, ça ne me dit rien, je vais vérifier dans le registre.
Il ouvrit le tiroir du bureau du professeur de cette ancienne salle de classe et en sortie un ouvrage lourd où dépassait ça et là des bouts de vieilles feuilles de papier.
L'enfant - Il serait ici depuis quand ?
Le Visiteur - Je ne sais pas, une semaine, dix jours...
L'enfant - Non, je ne vois rien, pas de Kenneth ni d'Anderson.
Femme inconnue - Mais si voyons, tu le connais, c'est cet homme qui était passé en coup de vent prendre une brochure et qui t'avait donné un chocolat qui traînait dans ses poches...excusez-moi, vous êtes ?
L'entrée de cette femme dans la salle de classe avait provoqué chez le garçon une réaction tout à fait étonnante, et à l'opposée de celle de l'écolier subissant l'arrivée de son maître, puisqu'au tout premier éclat de voix entendu, un sourire chaleureux vint remplir son visage. L'apparition de cette femme aux formes appréciables et à la quarantaine pas encore tout à fait sonnée réveilla en une fraction de seconde tout l'aspect enfantin présent chez cet enfant qui tout d'un coup ne me faisait plus peur et avait l'air beaucoup moins intelligent. Ses yeux étaient d'un bleu profond, d'un bleu d'une joie profonde.
John Swithen - John Swithen, enchanté, je suis venu ici dans l'espoir de retrouver mon collègue et ami, Kenneth, parce que cela fait une semaine qu'il ne vient plus au travail et qu'il a laissé la brochure de votre établissement sur son bureau...
Mes mots partaient sans conviction et sans aucun rythme, mes yeux et mon cerveau s'étant attardés malgré moi sur le décolleté plongeant de cette femme inconnue...
Wilhemina Chachror - Je vois...Mina Chachror, enchantée ! (elle me tendit une main blanche que je saisis avec moiteur et virilité, exactement comme si elle eut appartenu à quelque personnage important) Je suis...hm...la directrice de cet établissement et également, une très bonne amie de ce petit chenapan (elle lui adressa un léger clin d'œil, ce qui eut pour effet de changer le visage de cet enfant une seconde fois, cette fois-ci, il s'était transformé en un soleil pur et simple)...il ne vous a pas dérangé j'espère ? (son sourire était beau...vraiment très beau...je ne m'attendais pas à ça)
John Swithen - (pendant que je prenais ma respiration, je jetais un rapide regard vers l'enfant, ce dernier avait les yeux grand ouvert et ils les plantaient sur moi avec un air assassin qui laissait croire que ma bonne réponse à cette question allait décider de ma vie ou de ma mort) Non non pas du tout, c'est un garçon très sympathique et très intelligent (j'avais survécu, le soleil était de retour sur son visage)...
Wilhemina Chachror - Bien...pour en revenir au sujet qui nous a réuni aujourd'hui, Kenneth est en effet passé à notre résidence mais il était là seulement en quête de documentation et n'a pas souhaité être interné ou quoi que ce soit de la sorte, il n'est donc passé qu'une petite demi-heure avant de retourner à ses occupations. Désolée de ne pas pouvoir vous aider davantage.
John Swithen - Ce n'est pas grave...je dois sans doute m'inquiéter un peu trop pour lui...il a dû partir en virée pour la semaine avec des amis ou peut-être même changer de vie...ça arrive plus souvent qu'on ne le croit non ?
Wilhemina Chachror - Les gens changent de vie tous les jours monsieur Swithen mais il leur faut parfois prendre des décisions importantes pour qu'ils puissent s'en rendre compte...des décisions comme venir ici, quitter leur foyer ou peut-être même simplement éteindre leur télévision pour aller voir ce qui se passe dehors.
John Swithen - Vous avez raison (mon malaise, quelque peu effacé par le sourire de cette femme, refit surface un instant pour me murmurer ceci : "ta vie n'a jamais changé et tu n'as jamais su prendre de décision importante")
Wilhemina Chachror - Que diriez-vous de ne pas nous abandonner tout de suite et de visiter encore un peu ?
J'avais envie de dire non mais j'avais surtout envie de ne pas être seul une journée de plus et j'avais là la possibilité d'avoir de la compagnie sans pour autant avoir à donner quelque chose en retour.
John Swithen - Pourquoi pas.
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