Je fus réveillé par ce chapelet d'informations d'une importance très certainement capitale mais qui à cette heure-ci de mon esprit, ne me concernaient absolument pas. La voix grave et monocorde qui les débitait devait être celle d'un homme qui avait abusé du whisky sans pour autant en abuser totalement, ce qui lui empêchait aujourd'hui d'être autre chose qu'une voix sans visage dans la nuit américaine. Il était trois heures du matin, ce journal étant diffusé tous les quarts d'heure à partir d'une heure du matin, c'était donc aux alentours de la huitième fois que je mis fin à la répétition. J'avais néanmoins l'impression que ce journal était rediffusé depuis plus longtemps que ça, tant les informations qu'il présentait semblaient similaires à d'autres informations, à celles de la veille, de l'avant-veille ou de l'année dernière. Ce journal pouvait bien tourner en boucle depuis une décennie sans que personne ne remarque rien, les informations étant toujours les mêmes, reflets d'usiniers hypocrites qui ne disent toujours que ce qu'ils veulent bien dire et où la vérité, mère de la beauté, est totalement exclue. Le flux d'informations que nous recevons chaque jour n'a plus de saveur tant il est mâché et pré-mâché constamment par nos yeux et nos oreilles qui ne peuvent pas faire un pas sans tomber sur un écran. L'information désormais n'est plus qu'un mot à ranger à côté des autres qu'on utilise à outrance sans pour autant les connaître réellement, c'est une chose sans saveur et qui n'est plus capable de nous émouvoir, c'est une chose qui avait très bon goût au départ mais qu'on a tellement ingurgité par tous les orifices qu'on en a perdu sa valeur véritable, c'est un peu comme l'air ou plus précisément, le dioxyde de carbone. Attristé par ce désert intellectuel, émotif et sensationnel, j'avais besoin qu'il cesse (et donc de trouver l'objet-clé pour le faire cesser) pour que la notion de partage retrouve enfin sa place.
Redressé sur mon canapé, je découvris à mes pieds un amas de coussins, conséquence de mes remuements nocturnes, et, au-dessous de l'un d'eux, la précieuse télécommande. Mon pouce écrasa la touche "Mute" et il ne restait plus qu'à voir, dans le jour de mes yeux encore un peu fermés par la fatigue, que des tranches de couleurs, principalement du rouge et du bleu. Désormais conscient d'être à nouveau en vie et d'être reparti pour une nouvelle aventure en compagnie de ma pensée, je regrettais l'absence globale de "noir" et de "blanc" à la télévision, tout de suite après, je me demandais pour quelles raisons la couleur verte était considérée comme celle de l'espoir. Sans continuer mon enquête plus avant, je me hâtais de monter vers mes toilettes, la nausée m'ayant en effet envahie d'un seul coup. C'était de ces nausées qui viennent sans qu'on sache trop pourquoi, qui apparaissent soudainement et qui emportent tout votre corps, de ces nausées où vous vous demandez si vous allez en vomir ou tout bonnement passer à la selle. Devant mon miroir, au milieu des murs blancs de la salle de bain, je me sentais en sécurité, j'allais pouvoir expulser toutes mes toxines sans risquer de salir quoi que ce soit si ce n'est quelque rebord de faïence. J'avais chaud, logiquement, je retirais ma chemise dévoilant un corps ni trop gros ni trop maigre, un corps presque transparent et qui de toute évidence n'avait rien d'extraordinaire. J'avais à peine le temps de juger mon corps que déjà le vomi me remontait par la gorge, avec sur la vague verte une bouteille contenant un message à peine lisible, sans doute un préavis de mort. Après cet insupportable râle où l'on a vraiment envie à ce moment que tout nous sorte par la bouche : vomi, sang, organes...après plusieurs de ces insupportables râles et après mettre caresser la glotte avec l'index, je dus me rendre à l'évidence : je n'allais pas vomir mon poison, il était déjà loin à l'intérieur. Un long filet de bave coloré réussit néanmoins à s'extraire de mon œsophage, parmi les rots et autres régurgitations. Ce n'était pas suffisant et, épuisé et en sueur sans pour autant être parvenu à m'ôter mon malaise, sans être dégagé de rien, je me suis assis sur mes toilettes. J'étais mal, je tremblais de chaud et je suais à cause du carrelage froid, j'essayais de pousser un peu au niveau du bassin afin que quelque chose sorte enfin mais rien n'y faisait, alors je me relevais, je me postais au-dessus de la cuvette et je raclais le fond de ma gorge et de mon nez dans l'espoir d'y trouver quelque chose de mauvais à cracher mais ce n'était que salive et morve mélangées. Alors je me rasseyais, presque en larmes mais elles non plus ne voulaient pas sortir, la fièvre était grande en moi, la mort aussi et mon corps était radicalement dépassé. J'avais envie de crier à l'aide mais il n'y avait personne, j'étais sur le point de m'évanouir, peut-être même sur le point de mourir et il n'y avait personne. Tout en crispant la chair au maximum pour qu'elle laisse tomber la merde par la voie royale, je pensais furtivement à mon enterrement, y serais-je seul là aussi ? Passant de la cuvette au tombeau en restant dans la même impuissance ? Et puis, qui le saurait et pire, qui s'en indignerait ? Il n'y aurait pas grand monde pour trouver ça triste, j'en étais quasiment sûr, personne n'aurait à faire son deuil de moi, personne n'aurait à voir de psychologue afin d'accepter plus facilement ma disparition.
La mort occupait maintenant l'intégralité de mon squelette, chaque cellule, chaque morceau d'os et je ressentais étrangement tout cela comme un suicide. Je me sentais coupable de cet empoisonnement progressif de mon corps et de l'isolement morbide de mon esprit. J'avais fauté sans avoir rien fait de mal...sans avoir rien fait de bien...et j'en payais le prix. Les poils de mes avant-bras se hérissèrent comme dans le dernier réflexe de défense d'une bête blessée, mon cœur cessa de battre comme un fou et se stabilisa, la sueur cessa de chauffer à mon front et mes yeux s'ouvrirent en grand. Le bruit d'un cadavre jeté à l'eau. La nausée s'arrêtait enfin, ma bouche verticale avait vomi mon corps sous la forme de courts lézards marbrés. Il ne me restait plus qu'à dégueuler mon âme. Ce fut chose faite une fois debout, elle dégoulina en un tonnerre d'éclaboussures salées. La bile posa comme un voile sur mes viscères flottant à la surface, de sorte qu'en oubliant le côté dégoûtant et sale de cette affaire, on pourrait y trouver une allure presque religieuse.
Vertiges, migraines et maux de ventre disparurent ensemble tandis que je m'essuyais la bouche, fixant à nouveau et de manière relativement plus tranquille, mon miroir. Cette sensation de culpabilité ne me lâchait et j'étais certain que ce n'était pas le manque de sommeil ou de nourriture équilibrée qui avait provoqué cette nausée. C'était ma peur, rien que ma peur. Mon angoisse galopante vis à vis du monde, des gens qui le composent, des sourires à garder, du contrôle permanent, de l'impossibilité de rire avec son patron ou de prendre une inconnue par la main uniquement parce qu'elle est désirable. Mon angoisse quand je pense à moi et à cette solitude qui, seconde après seconde, me ravage davantage. Mon angoisse quand je me dis que la folie n'est plus très loin, quand je me demande ce que j'ai pu faire la veille et que je ne me souviens plus, quand je vois des têtes tranchées partout dans mes cauchemars, quand ces cauchemars sonnent tellement vrais, quand je me rends compte que je ne pense à personne d'autre qu'à moi alors que je n'éprouve pas énormément de sympathie envers moi-même.
Pendant un temps, Adélaïde fut la solution mais Adélaïde n'était plus, ni la solution, ni même une présence. J'ai pensé aussi qu'un quotidien basé sur le travail me guérirait de mon mauvais esprit mais ça n'a marché qu'un temps. Le fait de me faire des amis ailleurs n'a fait que renforcer mon sentiment de différence par rapport à eux et à leur joie de vivre, qui chez eux, est tout sauf apparente. Je me sens petit, profondément mortel et sans valeur aux yeux de mon entourage. Non, je me sens juste triste, invariablement triste sans trop savoir pourquoi. J'ai eu une vie ordinaire qui aurait ravi bien des hommes sur Terre, j'ai vu le soleil se lever sur la peau d'une femme, j'ai vu l'éclipse en août, j'ai dormi dans une gare et j'ai été réveillé par mes amis qui revenaient par le train, j'ai mordu des femmes jusqu'au sang, je les ai fait rire jusqu'aux dents, j'ai gagné des matchs, j'ai étalé des gars dans la cour de récréation, j'ai vu de la fierté dans les yeux de ma mère et sur les lèvres à peine rieuses de mon père, j'ai pris des trains en Europe, j'ai attendu sous la pluie des filles qui ne sont jamais venues, j'ai fait des virées en voiture sans prendre aucune carte, j'ai dansé comme dans l'ancien temps dans un petit bal où l'air était chaud comme une poitrine offerte, j'ai laissé l'océan m'effleurer les pieds, me saisir le tronc et me fouetter la tête, j'ai vu l'été, l'hiver, le printemps et l'automne s'allonger dans des villes différentes avec dans le fond, un même grain de poésie, j'ai vu le feu grossir et dévorer le bois mouillé, j'ai senti son parfum violent comme la tendresse, j'ai passé des nuits blanches dans les rues d'une Paris déserte, je me suis blessé, je me suis écorché, je me suis sali, je me suis battu et je suis toujours revenu avec le sourire et en un seul morceau. Pourtant aujourd'hui, j'ai peur comme un gosse et je deviens fou comme les vieillards.
Mon visage blême et d'une symétrie inquiétante semble décrire éternellement la même moue, une moue que je ne souhaite pas mais qui est visible par tous, comme un tatouage d'angoisse. Repassant ma chemise autour de mon corps translucide, je me dis qu'il faut que je sorte de tout ça, de cette folie ordinaire, tout en craignant que l'atmosphère vicieuse du dehors n'aggrave ma situation. Je pourrais me contenter de ma rue...oui mais les voisins trouveraient ça bizarre que je fasse les cent pas à une telle heure devant chez moi...ils sortiraient, voulant m'aider, croyant que j'aurais pu oublier mes clés alors que je vérifie toujours que je les ai, toujours. Je pourrais prendre ma voiture mais le taux de concentration requis pour une conduite règlementaire m'effraie. Je pourrais boire et tenter de me rendormir mais l'idée d'être saoul m'ennuie, j'ai envie de rester moi-même, j'ai envie de m'allonger sur le dos dans mon lit et de me mettre à pleurer et à penser, et à sourire, devant chaque petit événement joyeux qui me reviendrait en tête.
J'ai toujours préféré la vodka au whisky, l'odeur de whisky me flanquant immanquablement un haut-le-cœur. J'aime de toute façon, rien que les alcools blancs, rhum et vodka en tête. J'aime un peu le vin rouge, beaucoup le vin blanc, un peu la bière blonde, beaucoup la bière blanche. Je crois que j'aime les alcools qui trichent et qui restent plus sucrés qu'amers. Je crois que j'aime les alcools de fille et je sais que l'organisation systématique de luttes viriles rituelles autour de l'absorption exponentielle de breuvages à fort degré est une activité primitive mais diablement grisante. Seulement je joue seul ce soir et je n'ai personne à impressionner avec ma descente alors au début, je bois comme une fillette, trempant mes lèvres sans pour autant avaler comme par peur, comme si le goût affreux de cette boisson était trop ignoble pour une gamine comme moi. Les premières vraies gorgées viennent une fois que l'on s'est réhabitué au goût et à la brûlure légère qui accompagne chaque déglutition. L'ivresse vient vraiment quand l'idée de mauvais goût est abolie par l'anesthésie gustative qu'elle engendre, on ne fait alors que boire pour profiter de plus en plus de cet état transitoire. Vient ensuite le moment où l'idée d'une prochaine gorgée nous dégoûte à nouveau, où notre corps nous prévient et nous dit : "ne la bois pas celle-la, elle va te perdre, tu vas te perdre, je vais te perdre"...le plus souvent on ne la boit pas et on essaie tant bien que mal d'accepter le dégrisement à venir. Le plus souvent sauf aujourd'hui, dimanche, lundi, je ne sais plus, j'ai pris cette dernière gorgée, la gorgée interdite. Je suis tombé de ma chaise, j'ai ri je crois et je me suis endormi une nouvelle fois.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire