vendredi 30 avril 2010

Parage, Premier Mouvement / SUITE

Un petit enfant blond se tenait sur la rangée de marches qui coulait hors de l'entrée principale de la résidence qui, de par sa physionomie et ses hauts murs de craie, ressemblait plus à une grande villa ou un petit manoir qu'à une clinique pour malades mentaux. "Ses yeux étaient d'un bleu profond", c'est la phrase que je me répétais alors que remontant l'allée après avoir laissé ma voiture un peu plus bas, je m'avançais vers lui. Ses yeux étaient d'un bleu profond et la fumée passait sur mon visage comme une chevelure de femme, par bonté d'âme, j'écrasais la première clope de ce roman avant d'aller lui parler. Ses yeux étaient d'un bleu profond, il me défiait du regard comme l'on regardait autrefois les véritables étrangers, comme si je n'étais pas le bienvenu, comme si personne ne pouvait l'être. Ses yeux étaient d'un bleu profond, profond comme celui d'un lac où dormirait une bête furieuse, je lui demandais s'il pouvait me donner un renseignement.

- Que veux-tu savoir ?

Sa voix était franche, aride comme s'il passait son temps à mâcher des cailloux, sans vouvoiement mais avec une certaine politesse malgré tout parce que cet enfant était blond et qu'il avait des yeux d'un bleu profond. Je lui expliquais que je cherchais à savoir si un de mes amis était passé par là et s'il savait s'il y avait un registre des admissions à consulter quelque part.

- Tu es sûr de venir ici pour un ami et non pour toi ?

Tout en me disant cette phrase, son œil gauche se mit à grossir furtivement et expulsa au passage une fine tâche de sang. Sa question, quoi qu'il en soit, flanquait un grand coup de pied dans la planche sur laquelle mon mensonge s'était reposé et je me retrouvais à nouveau sur les clous, tremblant comme une feuille devant ces yeux d'un bleu profond. Je répondis toutefois et avec le peu de vantardise qu'il me restait, que je venais effectivement pour un ami et que je n'avais pour ma part, aucun problème à régler. Mais j'avais bizarrement la crainte que cet enfant n'avale pas mon histoire, j'étais devenu moi-même l'enfant et lui le père, j'avais fait une bêtise, il me pensait coupable et je devais jouer de ruse pour éviter la fessée.

- Suis-moi.

Il se leva tout en me fusillant du regard et au moment où le soleil était prêt à inonder le fruit de ses paupières, il baissait les yeux immédiatement, comme par crainte de la lumière. Il avait, pour un enfant, une démarche froide et mécanique, presque militaire, j'avais peut-être raison après tout : il mangeait peut-être des cailloux au petit-déjeuner. Le bureau de l'accueil était vide, un combiné téléphonique à cadran était posé dessus. Suivant un couloir et grimpant une petite série de marches en bois, nous arrivâmes dans une salle. C'est là que la nature même de cet établissement m'apparut clairement et comme s'il lisait dans mes pensées, l'enfant parla :

- Nous sommes ici dans un ancien internant pour jeunes filles qui a toujours appartenu à la famille Chachror. Il a été rénové en centre de rééducation peu avant ma naissance afin d'aider les gens en difficulté qui n'avaient pas les moyens d'aller en hôpital ou en asile. Quand c'était encore un internat, il recevait une centaine de filles chaque année, des filles qui pour la plupart avaient besoin de rigueur et de discipline avant d'entrer dans la vie active. Aujourd'hui, nous avons toujours au moins une dizaine de patients qui vivent et sont traités ici selon des méthodes traditionnelles. Cette dizaine de patients se renouvelant fréquemment, les guérisons partielles ou totales n'étant pas rares dans cet établissement. Parmi eux se trouvent peut-être la personne que tu cherches, quel est son nom ?

Il récitait comme une machine, comme s'il s'était transformé en une brochure parlante, le rose bonbon en moins, il me faisait peur ou plutôt, de par sa fébrilité physique, il me faisait de la peine. Il donnait l'impression d'être dominé par quelque chose ou quelqu'un et d'être une marionnette sans âme. Ses yeux étaient d'un bleu profond, d'un bleu profond et triste.

Le visiteur - Il s'appelle Kenneth...Kenneth Anderson

L'enfant - Non désolé, ça ne me dit rien, je vais vérifier dans le registre.

Il ouvrit le tiroir du bureau du professeur de cette ancienne salle de classe et en sortie un ouvrage lourd où dépassait ça et là des bouts de vieilles feuilles de papier.

L'enfant - Il serait ici depuis quand ?

Le Visiteur - Je ne sais pas, une semaine, dix jours...

L'enfant - Non, je ne vois rien, pas de Kenneth ni d'Anderson.

Femme inconnue - Mais si voyons, tu le connais, c'est cet homme qui était passé en coup de vent prendre une brochure et qui t'avait donné un chocolat qui traînait dans ses poches...excusez-moi, vous êtes ?

L'entrée de cette femme dans la salle de classe avait provoqué chez le garçon une réaction tout à fait étonnante, et à l'opposée de celle de l'écolier subissant l'arrivée de son maître, puisqu'au tout premier éclat de voix entendu, un sourire chaleureux vint remplir son visage. L'apparition de cette femme aux formes appréciables et à la quarantaine pas encore tout à fait sonnée réveilla en une fraction de seconde tout l'aspect enfantin présent chez cet enfant qui tout d'un coup ne me faisait plus peur et avait l'air beaucoup moins intelligent. Ses yeux étaient d'un bleu profond, d'un bleu d'une joie profonde.

John Swithen - John Swithen, enchanté, je suis venu ici dans l'espoir de retrouver mon collègue et ami, Kenneth, parce que cela fait une semaine qu'il ne vient plus au travail et qu'il a laissé la brochure de votre établissement sur son bureau...

Mes mots partaient sans conviction et sans aucun rythme, mes yeux et mon cerveau s'étant attardés malgré moi sur le décolleté plongeant de cette femme inconnue...

Wilhemina Chachror - Je vois...Mina Chachror, enchantée ! (elle me tendit une main blanche que je saisis avec moiteur et virilité, exactement comme si elle eut appartenu à quelque personnage important) Je suis...hm...la directrice de cet établissement et également, une très bonne amie de ce petit chenapan (elle lui adressa un léger clin d'œil, ce qui eut pour effet de changer le visage de cet enfant une seconde fois, cette fois-ci, il s'était transformé en un soleil pur et simple)...il ne vous a pas dérangé j'espère ? (son sourire était beau...vraiment très beau...je ne m'attendais pas à ça)

John Swithen - (pendant que je prenais ma respiration, je jetais un rapide regard vers l'enfant, ce dernier avait les yeux grand ouvert et ils les plantaient sur moi avec un air assassin qui laissait croire que ma bonne réponse à cette question allait décider de ma vie ou de ma mort) Non non pas du tout, c'est un garçon très sympathique et très intelligent (j'avais survécu, le soleil était de retour sur son visage)...

Wilhemina Chachror - Bien...pour en revenir au sujet qui nous a réuni aujourd'hui, Kenneth est en effet passé à notre résidence mais il était là seulement en quête de documentation et n'a pas souhaité être interné ou quoi que ce soit de la sorte, il n'est donc passé qu'une petite demi-heure avant de retourner à ses occupations. Désolée de ne pas pouvoir vous aider davantage.

John Swithen - Ce n'est pas grave...je dois sans doute m'inquiéter un peu trop pour lui...il a dû partir en virée pour la semaine avec des amis ou peut-être même changer de vie...ça arrive plus souvent qu'on ne le croit non ?

Wilhemina Chachror - Les gens changent de vie tous les jours monsieur Swithen mais il leur faut parfois prendre des décisions importantes pour qu'ils puissent s'en rendre compte...des décisions comme venir ici, quitter leur foyer ou peut-être même simplement éteindre leur télévision pour aller voir ce qui se passe dehors.

John Swithen - Vous avez raison (mon malaise, quelque peu effacé par le sourire de cette femme, refit surface un instant pour me murmurer ceci : "ta vie n'a jamais changé et tu n'as jamais su prendre de décision importante")

Wilhemina Chachror - Que diriez-vous de ne pas nous abandonner tout de suite et de visiter encore un peu ?

J'avais envie de dire non mais j'avais surtout envie de ne pas être seul une journée de plus et j'avais là la possibilité d'avoir de la compagnie sans pour autant avoir à donner quelque chose en retour.

John Swithen - Pourquoi pas.

jeudi 29 avril 2010

Parage, Premier Mouvement

Parage était une ville comme les autres, un nid fait de maisons toutes ressemblantes autour desquelles le gazon avait été parfaitement déroulé. Je n'avais pas l'impression d'avoir voyagé une seule seconde et c'est presque par hasard que j'ai compris que j'étais arrivé à bon port, lorsque j'ai vu un panneau indiquant la fameuse résidence. Néanmoins, le peu de temps avait fait son œuvre et ma concentration à propos de la brochure s'était complètement dissipée, si bien que je ne savais plus vraiment pourquoi je m'y rendais. J'avais seulement en mémoire l'allure de la résidence et le fait qu'elle accueillait tout type de malades afin de les soigner à l'aide de méthodes "traditionnelles". La typographie et le ton de cette brochure insistait beaucoup sur ce côté "traditionnel", comme s'il eut été plus sain de se soigner de nos jours à l'eau froide et aux sangsues plutôt qu'en se servant de ces machines ultra-perfectionnées pourtant idoines. A dire vrai, en remontant l'étroite allée qui devait me mener jusqu'à la résidence, je me persuadais que c'était non pas pour moi que j'y venais mais pour Kenneth uniquement. Je remplaçais mon sentiment de faiblesse par une volonté inspectrice tout à fait hors de propos étant donné le peu d'attachement que j'avais pour Kenneth (principalement à cause de cette histoire de toilettes). Il faut croire que la révélation de la nuit dernière n'en avait pas été une et que le besoin de supériorité factice de mon esprit avait repris le dessus. Je ne pouvais pas m'avouer vaincu, jamais, mais paradoxalement comme un Tantale moderne, je ne pouvais jamais vaincre. J'étais condamné à osciller entre la vérité et le mensonge et à donner toujours plus de poids au mensonge pour éviter que la vérité ne me blesse davantage. J'étais un lâche avec moi-même et avec les autres et je ne devais pas m'étonner de rouler dans un véhicule privé de toute personnalité, qui roule mais qu'on ne voit pas. Une voiture tellement inintéressante à l'œil que si des passants en ligne le voyaient, l'un jurerait que c'est une vieille berline, l'autre que c'est un nouveau break tandis que le dernier serait déjà parti, ennuyé par tant d'inanité. Il en allait de même pour moi en tant que personne, on ne me remarquait pas et c'est toujours avec grand peine que je suis servi quand je vais seul au restaurant. Tout à l'heure par exemple, le diner était presque désert et pourtant j'ai vu la serveuse passer et repasser, passer et repasser, passer et repasser avant d'enfin m'apercevoir. Cet horrible malaise en moi devait être si fort qu'il en colorait mon sang jusqu'à me rendre invisible et si l'on rajoute à ça, la grimace d'absence d'Ilda s'étalant sur mon visage, je n'ai pas à m'étonner non plus de ne pas être une star hollywoodienne ni même du fait qu'aucun homme ne soit tombé amoureux de moi.

samedi 17 avril 2010

Je fus réveillé par ce chapelet d'informations d'une importance très certainement capitale mais qui à cette heure-ci de mon esprit, ne me concernaient absolument pas. La voix grave et monocorde qui les débitait devait être celle d'un homme qui avait abusé du whisky sans pour autant en abuser totalement, ce qui lui empêchait aujourd'hui d'être autre chose qu'une voix sans visage dans la nuit américaine. Il était trois heures du matin, ce journal étant diffusé tous les quarts d'heure à partir d'une heure du matin, c'était donc aux alentours de la huitième fois que je mis fin à la répétition. J'avais néanmoins l'impression que ce journal était rediffusé depuis plus longtemps que ça, tant les informations qu'il présentait semblaient similaires à d'autres informations, à celles de la veille, de l'avant-veille ou de l'année dernière. Ce journal pouvait bien tourner en boucle depuis une décennie sans que personne ne remarque rien, les informations étant toujours les mêmes, reflets d'usiniers hypocrites qui ne disent toujours que ce qu'ils veulent bien dire et où la vérité, mère de la beauté, est totalement exclue. Le flux d'informations que nous recevons chaque jour n'a plus de saveur tant il est mâché et pré-mâché constamment par nos yeux et nos oreilles qui ne peuvent pas faire un pas sans tomber sur un écran. L'information désormais n'est plus qu'un mot à ranger à côté des autres qu'on utilise à outrance sans pour autant les connaître réellement, c'est une chose sans saveur et qui n'est plus capable de nous émouvoir, c'est une chose qui avait très bon goût au départ mais qu'on a tellement ingurgité par tous les orifices qu'on en a perdu sa valeur véritable, c'est un peu comme l'air ou plus précisément, le dioxyde de carbone. Attristé par ce désert intellectuel, émotif et sensationnel, j'avais besoin qu'il cesse (et donc de trouver l'objet-clé pour le faire cesser) pour que la notion de partage retrouve enfin sa place.

Redressé sur mon canapé, je découvris à mes pieds un amas de coussins, conséquence de mes remuements nocturnes, et, au-dessous de l'un d'eux, la précieuse télécommande. Mon pouce écrasa la touche "Mute" et il ne restait plus qu'à voir, dans le jour de mes yeux encore un peu fermés par la fatigue, que des tranches de couleurs, principalement du rouge et du bleu. Désormais conscient d'être à nouveau en vie et d'être reparti pour une nouvelle aventure en compagnie de ma pensée, je regrettais l'absence globale de "noir" et de "blanc" à la télévision, tout de suite après, je me demandais pour quelles raisons la couleur verte était considérée comme celle de l'espoir. Sans continuer mon enquête plus avant, je me hâtais de monter vers mes toilettes, la nausée m'ayant en effet envahie d'un seul coup. C'était de ces nausées qui viennent sans qu'on sache trop pourquoi, qui apparaissent soudainement et qui emportent tout votre corps, de ces nausées où vous vous demandez si vous allez en vomir ou tout bonnement passer à la selle. Devant mon miroir, au milieu des murs blancs de la salle de bain, je me sentais en sécurité, j'allais pouvoir expulser toutes mes toxines sans risquer de salir quoi que ce soit si ce n'est quelque rebord de faïence. J'avais chaud, logiquement, je retirais ma chemise dévoilant un corps ni trop gros ni trop maigre, un corps presque transparent et qui de toute évidence n'avait rien d'extraordinaire. J'avais à peine le temps de juger mon corps que déjà le vomi me remontait par la gorge, avec sur la vague verte une bouteille contenant un message à peine lisible, sans doute un préavis de mort. Après cet insupportable râle où l'on a vraiment envie à ce moment que tout nous sorte par la bouche : vomi, sang, organes...après plusieurs de ces insupportables râles et après mettre caresser la glotte avec l'index, je dus me rendre à l'évidence : je n'allais pas vomir mon poison, il était déjà loin à l'intérieur. Un long filet de bave coloré réussit néanmoins à s'extraire de mon œsophage, parmi les rots et autres régurgitations. Ce n'était pas suffisant et, épuisé et en sueur sans pour autant être parvenu à m'ôter mon malaise, sans être dégagé de rien, je me suis assis sur mes toilettes. J'étais mal, je tremblais de chaud et je suais à cause du carrelage froid, j'essayais de pousser un peu au niveau du bassin afin que quelque chose sorte enfin mais rien n'y faisait, alors je me relevais, je me postais au-dessus de la cuvette et je raclais le fond de ma gorge et de mon nez dans l'espoir d'y trouver quelque chose de mauvais à cracher mais ce n'était que salive et morve mélangées. Alors je me rasseyais, presque en larmes mais elles non plus ne voulaient pas sortir, la fièvre était grande en moi, la mort aussi et mon corps était radicalement dépassé. J'avais envie de crier à l'aide mais il n'y avait personne, j'étais sur le point de m'évanouir, peut-être même sur le point de mourir et il n'y avait personne. Tout en crispant la chair au maximum pour qu'elle laisse tomber la merde par la voie royale, je pensais furtivement à mon enterrement, y serais-je seul là aussi ? Passant de la cuvette au tombeau en restant dans la même impuissance ? Et puis, qui le saurait et pire, qui s'en indignerait ? Il n'y aurait pas grand monde pour trouver ça triste, j'en étais quasiment sûr, personne n'aurait à faire son deuil de moi, personne n'aurait à voir de psychologue afin d'accepter plus facilement ma disparition.

La mort occupait maintenant l'intégralité de mon squelette, chaque cellule, chaque morceau d'os et je ressentais étrangement tout cela comme un suicide. Je me sentais coupable de cet empoisonnement progressif de mon corps et de l'isolement morbide de mon esprit. J'avais fauté sans avoir rien fait de mal...sans avoir rien fait de bien...et j'en payais le prix. Les poils de mes avant-bras se hérissèrent comme dans le dernier réflexe de défense d'une bête blessée, mon cœur cessa de battre comme un fou et se stabilisa, la sueur cessa de chauffer à mon front et mes yeux s'ouvrirent en grand. Le bruit d'un cadavre jeté à l'eau. La nausée s'arrêtait enfin, ma bouche verticale avait vomi mon corps sous la forme de courts lézards marbrés. Il ne me restait plus qu'à dégueuler mon âme. Ce fut chose faite une fois debout, elle dégoulina en un tonnerre d'éclaboussures salées. La bile posa comme un voile sur mes viscères flottant à la surface, de sorte qu'en oubliant le côté dégoûtant et sale de cette affaire, on pourrait y trouver une allure presque religieuse.

Vertiges, migraines et maux de ventre disparurent ensemble tandis que je m'essuyais la bouche, fixant à nouveau et de manière relativement plus tranquille, mon miroir. Cette sensation de culpabilité ne me lâchait et j'étais certain que ce n'était pas le manque de sommeil ou de nourriture équilibrée qui avait provoqué cette nausée. C'était ma peur, rien que ma peur. Mon angoisse galopante vis à vis du monde, des gens qui le composent, des sourires à garder, du contrôle permanent, de l'impossibilité de rire avec son patron ou de prendre une inconnue par la main uniquement parce qu'elle est désirable. Mon angoisse quand je pense à moi et à cette solitude qui, seconde après seconde, me ravage davantage. Mon angoisse quand je me dis que la folie n'est plus très loin, quand je me demande ce que j'ai pu faire la veille et que je ne me souviens plus, quand je vois des têtes tranchées partout dans mes cauchemars, quand ces cauchemars sonnent tellement vrais, quand je me rends compte que je ne pense à personne d'autre qu'à moi alors que je n'éprouve pas énormément de sympathie envers moi-même.

Pendant un temps, Adélaïde fut la solution mais Adélaïde n'était plus, ni la solution, ni même une présence. J'ai pensé aussi qu'un quotidien basé sur le travail me guérirait de mon mauvais esprit mais ça n'a marché qu'un temps. Le fait de me faire des amis ailleurs n'a fait que renforcer mon sentiment de différence par rapport à eux et à leur joie de vivre, qui chez eux, est tout sauf apparente. Je me sens petit, profondément mortel et sans valeur aux yeux de mon entourage. Non, je me sens juste triste, invariablement triste sans trop savoir pourquoi. J'ai eu une vie ordinaire qui aurait ravi bien des hommes sur Terre, j'ai vu le soleil se lever sur la peau d'une femme, j'ai vu l'éclipse en août, j'ai dormi dans une gare et j'ai été réveillé par mes amis qui revenaient par le train, j'ai mordu des femmes jusqu'au sang, je les ai fait rire jusqu'aux dents, j'ai gagné des matchs, j'ai étalé des gars dans la cour de récréation, j'ai vu de la fierté dans les yeux de ma mère et sur les lèvres à peine rieuses de mon père, j'ai pris des trains en Europe, j'ai attendu sous la pluie des filles qui ne sont jamais venues, j'ai fait des virées en voiture sans prendre aucune carte, j'ai dansé comme dans l'ancien temps dans un petit bal où l'air était chaud comme une poitrine offerte, j'ai laissé l'océan m'effleurer les pieds, me saisir le tronc et me fouetter la tête, j'ai vu l'été, l'hiver, le printemps et l'automne s'allonger dans des villes différentes avec dans le fond, un même grain de poésie, j'ai vu le feu grossir et dévorer le bois mouillé, j'ai senti son parfum violent comme la tendresse, j'ai passé des nuits blanches dans les rues d'une Paris déserte, je me suis blessé, je me suis écorché, je me suis sali, je me suis battu et je suis toujours revenu avec le sourire et en un seul morceau. Pourtant aujourd'hui, j'ai peur comme un gosse et je deviens fou comme les vieillards.

Mon visage blême et d'une symétrie inquiétante semble décrire éternellement la même moue, une moue que je ne souhaite pas mais qui est visible par tous, comme un tatouage d'angoisse. Repassant ma chemise autour de mon corps translucide, je me dis qu'il faut que je sorte de tout ça, de cette folie ordinaire, tout en craignant que l'atmosphère vicieuse du dehors n'aggrave ma situation. Je pourrais me contenter de ma rue...oui mais les voisins trouveraient ça bizarre que je fasse les cent pas à une telle heure devant chez moi...ils sortiraient, voulant m'aider, croyant que j'aurais pu oublier mes clés alors que je vérifie toujours que je les ai, toujours. Je pourrais prendre ma voiture mais le taux de concentration requis pour une conduite règlementaire m'effraie. Je pourrais boire et tenter de me rendormir mais l'idée d'être saoul m'ennuie, j'ai envie de rester moi-même, j'ai envie de m'allonger sur le dos dans mon lit et de me mettre à pleurer et à penser, et à sourire, devant chaque petit événement joyeux qui me reviendrait en tête.

J'ai toujours préféré la vodka au whisky, l'odeur de whisky me flanquant immanquablement un haut-le-cœur. J'aime de toute façon, rien que les alcools blancs, rhum et vodka en tête. J'aime un peu le vin rouge, beaucoup le vin blanc, un peu la bière blonde, beaucoup la bière blanche. Je crois que j'aime les alcools qui trichent et qui restent plus sucrés qu'amers. Je crois que j'aime les alcools de fille et je sais que l'organisation systématique de luttes viriles rituelles autour de l'absorption exponentielle de breuvages à fort degré est une activité primitive mais diablement grisante. Seulement je joue seul ce soir et je n'ai personne à impressionner avec ma descente alors au début, je bois comme une fillette, trempant mes lèvres sans pour autant avaler comme par peur, comme si le goût affreux de cette boisson était trop ignoble pour une gamine comme moi. Les premières vraies gorgées viennent une fois que l'on s'est réhabitué au goût et à la brûlure légère qui accompagne chaque déglutition. L'ivresse vient vraiment quand l'idée de mauvais goût est abolie par l'anesthésie gustative qu'elle engendre, on ne fait alors que boire pour profiter de plus en plus de cet état transitoire. Vient ensuite le moment où l'idée d'une prochaine gorgée nous dégoûte à nouveau, où notre corps nous prévient et nous dit : "ne la bois pas celle-la, elle va te perdre, tu vas te perdre, je vais te perdre"...le plus souvent on ne la boit pas et on essaie tant bien que mal d'accepter le dégrisement à venir. Le plus souvent sauf aujourd'hui, dimanche, lundi, je ne sais plus, j'ai pris cette dernière gorgée, la gorgée interdite. Je suis tombé de ma chaise, j'ai ri je crois et je me suis endormi une nouvelle fois.

vendredi 16 avril 2010

Rediffusion

" Disparition tout d'abord...nous avons appris dans la nuit la disparition de...retrouvé mort dans sa chambre d'hôtel, ce chanteur très célèbre dans les années 80 notamment grâce à sa chanson...les causes de la mort restent quant à elles inconnues, les médecins assurent qu'il est mort dans son sommeil mais nécessairement de mort naturelle...il devrait être enterré en fin de semaine...encore un attentat à la voiture piégée en Irak...l'ambassade américaine était visée...un hélicoptère américain aurait abattu une dizaine de civils hier...l'armée a prévu de dégrader le pilote...écoutons un peu l'entraîneur à quelques heures à peine du match capital de cette fin de saison : "Je pense que nous avons tout ce qu'il faut pour gagner et qu'il faudrait un exploit pour que l'équipe adverse arrive à faire quelque chose contre nous, de toute façon, nous jouons ce match pour le gagner, nous jouons tous les matchs pour les gagner, c'est ce qui fait notre force"...réchauffement planétaire maintenant, une nouvelle vague massive de chaleur autour des cercles polaires vient de causer la disparition totale de tout un pan...on parle désormais de plus de 6000 espèces en voie de disparition...cinéma : le dernier film au budget colossal de...a rapporté plus de 1850 milliards de dollars...fable écologique...gaz à effet de serre...Russie : le président russe vient de signer un traité avec notre président en vue d'un désarmement progressif...la menace nucléaire n'est donc plus qu'une histoire ancienne...le tout récent scandale concernant...démocrate convaincu et sénateur...une vidéo prise avec un portable le montre en train de traiter les femmes, je cite : "de salopes incompétentes"...le principal intéressé n'a pas souhaité commenter cette information...l'opposition réclame sa démission immédiate...Tchétchènie : des chars russes sont entrées hier à Grozny...on parle d'un millier de morts...la paix est désormais assurée...un étudiant coréen s'est donné la mort aujourd'hui dans son lycée d'Arlington...peut-être à cause des brimades perpétuelles de ses camarades ou de son addiction au jeux-vidéo...certains disent qu'il s'est suicidé parce que son ordinateur était mort la veille...enfin, information de dernière minute : un tremblement de terre au Laos aurait fait plus de 50 000 morts...une collecte de dons a dores et déjà été organisée et nous vous informons que nous comptons y participer activement...nous fêtons aujourd'hui les Ida...le soleil se lèvera...merci d'avoir suivi notre journal et à demain matin pour le journal du matin présenté par la très charmante Diana Pasteur "

mercredi 7 avril 2010

La lumière en marche

Chère infinité, voici le dernier flambeau de mon esprit,
Je t'en prie embrasse-le et ne lui pose pas de questions embarrassantes,
Je t'en prie vraiment, contente-toi de l'aimer.



Le rêve permet-il d'accéder à une vérité plus franche, plus claire, plus dépouillée ?
Telle était la question enracinée dans ce mausolée virtuel qui, à cette heure, montre de sérieux signes de faiblesse.
Il va mourir, oui, j'en suis sûr, en emportant avec lui une partie de la réponse.

Car la vérité n'existe qu'en morceaux et car il n'y a pas de vérité
Mais seulement des émotions plus ou moins intenses
Et c'est cette intensité qui dans une parfaite alliance avec l'instant présent, peut parfois faire naître de la beauté,
De la lumière en marche.

La vérité serait une volonté pure exprimée au moment opportun.
Le rêve est une volonté pure, il n'est que volonté pure où les frustrations et autres salissures de la pensée n'interviennent pas, ainsi le rêve fait une partie du chemin vers la vérité.

Malheureusement, cette volonté pure n'agit que très rarement au moment opportun étant donné que le temps, dans le rêve, est nécessairement fractionnée et aléatoire.
Par cette absence de conscientisation du temps, le rêve s'éloigne donc de la vérité.

Le Mieux, pour l'appeler comme ça, serait de pouvoir être aussi libre spatialement que dans un rêve et aussi libre temporellement que dans la vie...finalement, le Mieux serait d'être un bloc de hasard conscient...réflexion à laquelle je joins cette riante maxime de Théophile Gautier :
"Le hasard, c'est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer"

Il faut comprendre également que j'entends par vérité, pas grand chose de plus qu'une optimisation maximale de la lucidité et que je ne place pas obligatoirement la lucidité à côté de la sobriété.

Tant de phrases de traverse pour en fin de compte arriver à l'aveu :
Cette expérience fut un échec et un exemple...exemplaire de ma faible capacité de concentration sur un même sujet.

Ainsi, je ne note plus mes rêves depuis six mois déjà
Et ce blog s'est transformée peu à peu en un fourre-tout classique.

A l'image de ma vie, de cette vie qui se consume là sur ces pages de plastiques et de diodes
Que Dieu est en train de lire comme je suis en train de les écrire
Avec un œil en larme et un autre en joie.

A bientôt...
Dans d'autres rêves.