jeudi 1 octobre 2009

Parage.

Je ne sais pas vraiment par où commencer cette histoire, tant elle est invraisemblable et tant il me semble qu'il y aurait besoin de s'attarder sur tous les moindres petits détails de mon existence pour espérer peut-être la comprendre un peu mieux. Toujours est-il qu'elle est horrible et que c'est au prix de fièvres et autres vomissements sûrement récurrents (ne vous en faites pas, ici, il n'y aura que le récit, les quelques désagréments liés à sa conception vous seront épargnés) que je m'en vais vous la retranscrire le plus fidèlement qui soit. Encore qu'il faille se méfier de moi également tant mon esprit a du mal à se fixer ces derniers temps, il faut dire que je suis dans un état de nerfs relativement instable depuis la fin de cette histoire et que si je l'écris, c'est uniquement avec l'espoir que ça puisse faire cesser mes migraines incessantes. Mais mes maux de tête sont sûrement des préoccupations mineures pour vous et je m'en vais de ce pas entrer dans le vif du sujet. Je crois être le dernier témoin encore en état d'exprimer ce qu'il ressent vis à vis de tout cela alors je suis désolé si à cause de moi et de ma piètre qualité de rédacteur, vous vous sentez perdu parfois ou pire, si vous vous ennuyez. Peut-être que plus tard un auteur courageux reprendra mon récit pour le tremper dans une sauce plus commerciale mais je doute que quelqu'un veuille reprendre quelque chose d'aussi sale, quelque chose d'aussi dérangé, à moins de vouloir avoir du sang sur les mains ou être désireux de s'attirer l'amitié de quelques mauvais esprits. Car on ne sort pas indemne de ce manège-là, non croyez-moi mais je sais que vous êtes suffisamment habitué à l'horreur pour ne pas vous sentir totalement ravagé par cette lecture. Et puis après tout et comme je vous l'ai déjà dit, je ne fais ça que pour moi, en espérant que ça puisse m'aider à me sentir mieux, en espérant que le crachat de toute cette folie macabre réparera quelque chose en moi. Les psychologues ne comprendraient pas, j'ai perdu mes amis et mon frère, alors le livre.

Je vais tout d'abord m'attarder sur le premier fait plutôt traumatisant de mon existence car je pense qu'il a sa place, si non dans l'intrigue, au moins dans une certaine prédestination chez moi à être témoin de l'impossible. J'avais seize ans à l'époque, gamin plutôt réservé mais pas exclu, et même si je savais à ce moment-là très peu de choses sur moi ou sur les autres, ce dont j'étais absolument sûr, c'était que j'étais amoureux de Lisa Garland. Une fille comme en fait plus, sorte d'amalgame parfait entre le chat et la femme, petit être qui au travers de toutes ses attitudes, transportait quelque chose d'irrésistible. C'était la fille qu'il me fallait, elle me mettait du soleil dans les yeux sans même avoir à me regarder, elle semblait fragile et forte à la fois, elle semblait n'être capable que du meilleur, elle semblait avoir été conçu pour me faire du bien et uniquement du bien. Tous les jours j'espérais qu'elle remarque cette chose qui brûlait en moi, qu'elle devine derrière ma peau mon coeur transformé en un morceau de roche en fusion. Qu'elle lise dans mes yeux les cascades de feu qu'elle faisait naître, bref, qu'elle comprenne comme dans un rêve et sans qu'un seul mot soit dit car j'en étais incapable. Mais comme cette histoire prend plus l'allure du cauchemar dans sa finalité, elle ne le comprit pas et c'est tout naturellement qu'elle se tourna vers l'un de mes amis, l'intello de la classe, Steven Nolan. Steven Nolan plutôt que moi, quelle déconfiture ! Il est pourtant normal qu'elle l'ai choisi lui car derrière ses bonnes notes obtenues sans même avoir eu l'air de réfléchir une seule fois, comme si tout était acquis, il était aussi assez bon orateur et avait la discussion facile. Bref, il parlait, il était tranquille, moi je ne parlais pas, j'étais tracassé. A cet âge-là, tout se résumait ainsi et il paraissait juste et ce malgré toute l'intensité et toute la lumière mise dans mon sentiment que Steven reparte avec Lisa à la fin de la foire. La foire en l'occurrence c'était l'année scolaire et sa fin approchait à grands pas, je ne devais pas avoir l'air très net à cette époque-là de cette année-ci. Je devais en vouloir énormément à Steven sans pour autant lui avoir avouer quoi que ce soit concernant Lisa parce que c'était à elle et à personne d'autres que je devais le dire, je devais être irascible avec tout le monde sauf avec elle, une véritable lavette, un nounours sans âme. Le seuil critique était depuis longtemps atteint et j'étais en train de réaliser qu'il allait falloir que j' agisse si je voulais que la situation tourne en ma faveur. Un soir d'avril donc, après une journée, le jeudi, je m'en souviens parce que le jeudi j'avais trois heures d'affilée juste à côté de Lisa. Je m'étais dit : « Embrasse-la, à la fin de cette heure, tu l'embrasses » la sueur me montait, la passion me brûlait les tympans, ma gorge était sèche alors je me disais : « Tu ne vas pas l'embrasser avec la gorge sèche, elle va t'en vouloir toute ta vie pour ce baiser tout sec » alors j'attendais que ma bouche se réhydrate, je léchais mes lèvres tout en faisant bien attention à ce qu'elle ne remarque rien, elle était si belle, ce n'était pas humain, à mon âge, c'était normal de ne pas tenir et de ne pas savoir quoi faire, c'était comme si une créature s'était échappée du paradis et qu'il fallait la traiter comme les autres, c'était impossible, ange elle était, ange elle restera. Et les anges n'ont pas de sexe, la sonnerie, violente et salvatrice, vrilla dans toutes les classes et couloirs. Ce ne serait pas pour aujourd'hui, j'étais confus, à la fois malheureux de ne pas avoir osé , à la fois content d'avoir encore toutes mes chances. Elle, elle ne voyait rien de tout cet atermoiement, de toute ces folles machinations qui se faisaient dans mon esprit avec comme point de mire, le rose de ses lèvres. Elle partit sans me dire au revoir, j'étais affligé, je ne pouvais plus, il fallait que je le dise, il fallait que j'avoue mon amour pour elle. Je pris donc la décision d'en parler à Steve après les cours, il finissait une heure après les cours, pas grave je l'attendrais.
Si toutes ces circonvolutions estudiantines à deux sous ne vous intéressent pas je n'y peux rien, j'ai besoin de souffler encore une dernière fois avant d'attaquer le dur et ces souvenirs, même cruels, me paraissent d'une douceur infinie comparée au reste.
Ma carcasse s'affala dans un couloir voisin. Tout n'était que bois et mauvais plâtre, enfin, ça n'était ni du bois ni du plâtre mais ça y ressemblait, des lattes au sol, aux murs, peut-être même au plafond, il n'y avait bien que des étudiants pour vivre là-dedans. Une demi-heure passa, mes émotions s'étaient au quatre coins de mon cerveau, j'avais un peu oublié ce qui s'était passé et pourquoi j'étais là, j'attendais Steve et mon walkman balançait la compote à la mode de je ne sais plus quel groupe dans je ne sais plus quel genre. Comme souvent, j'arrivais à me distraire assez rapidement de la réalité abrupte des choses, j'arrivais à me foutre du baume au coeur grâce à telle ou telle branche rattrapée, je me disais que j'avais mal interprété l'un de ses regards et qu'elle aussi sans doute ne pensait qu'à m'embrasser cet après-midi, je me disais que rien n'était joué, que demain il se passera quelque chose d'extrêmement et que toutes mes peurs seront dépassées. Je me trompais, il n'y aurait pas de demain, Lisa s'installa à quelques mètres de moi. Mon coeur a bondi comme singe en cage,
elle était là pour moi, pour sa déclaration. Cette idée s'effaça aussi rapidement qu'elle était apparue pour laisser place à l'amère vérité, elle attendait Steven elle aussi. Je n'avais donc plus aucune raison d'être dans ce couloir. Nous n'allions pas pouvoir être tous les trois ensemble. Je ne peux pas avouer mon amour pour Lisa si Lisa est juste à côté de moi. J'étais piégé, il me fallait maintenant un prétexte pour attendre Steven sans pour autant devoir rentrer avec lui. Je rêvais que j'étais doué de super-pouvoirs et que je pouvais me volatiliser en un instant. La sonnerie, encore plus violente qu'il y a une heure, se fit entendre, j'étais foutu. La porte de la classe s'ouvrit, inutile de dire que d'ici là ni Lisa ni moi ne nous étions adressé un seul regard. Frédéric Temple fut le premier à sortir le sourire jusqu'aux dents de me voir moi, son seul « ami » l'ayant attendu. En temps normal c'est à dire sans Lisa dans les parages, j'aurais tout fait pour qu'il disparaisse lui aussi et qu'on ne me voit pas à ses côtés mais l'occasion était trop belle. Il me sauvait la mise aux yeux de Lisa et j'étais sûr que Steven ne m'en voudrait pas. La joie et la décontraction de cet heureux hasard furent cependant de courte durée car c'est par un baiser long et profond que Lisa et Steven s'étaient rejoints. Ils s'embrassaient sous mes yeux, mon ami et la fille que j'aimais et je n'existais plus, ni pour eux, ni pour moi. Frédéric posa sa main sur mon épaule et dit : « Bon ben on va y aller non, faudrait pas déranger les amoureux ». Cette déclaration me fit encore plus mal que le spectacle salivaire auquel se livrait Monsieur et Madame car elle avait le tort de me sortir du choc, de la violence, de la putain d'impossibilité de tout cela en mettant des mots par dessus. C'était donc vrai, ma vie était foutue. Il faut malgré tout remercier Frédéric qui a toujours su alors que je le traitais comme un rien, que j'étais amoureux de Lisa et que j'en souffrirais et qui a veillé à ce qu'on fuit mon charnier passionnel le plus vite possible. Nous rentrâmes silencieux et ses rares tentatives d'apaisement échouèrent dans l'amertume, lourde mais anesthésiante, que je portais comme un manteau ce soir-là. Il n'y avait plus d'avril, tout était mort, j'en étais sûr. Il n'y avait plus que l'inéluctable fait que personne en ce bas-monde n'oserait jamais m'aimer même pas un peu. Je me disais : « C'était la seule et elle n'est plus, tu aurais dû l'embrasser cette après-midi, ça aurait tout changé, pauvre idiot ! ». Il n'y avait pas place en moi pour le bonheur ou la faute des autres, bonheur d'oser entre eux, faute de ne pas voir que je risquais d'en souffrir. Encore qu'ils ont dû le voir mais qui sont encore ces gens qui sacrifient un baiser presque acquis simplement parce qu'un troisième risque de mourir de ne jamais l'avoir. S'aimer, c'est forcément en faire souffrir un troisième. Que ce troisième soit connu ou non, juste ou non dans son amour.
D'ailleurs j'en profite ici pour dire et parce que ces histoires de coeur m'ont toujours attendries qu'un amour qui ne s'avoue pas n'est pas un amour juste, il est injuste vis à vis de l'amoureux et vis à vis de celle qu'il aime car si jamais cet amour est le vrai, pourquoi ne pas le donner directement à l'aimer, si elle n'attend que ça !
Trêve d'enfantillages ! J'arrive chez moi et mécaniquement, je prends le téléphone. « Je peux passer...tu es seul ? » « Oui pas de problème ». Après un dîner à peine considéré, je vais par la rue, observé par les dernières sursauts d'orgueil de ce soleil couchant, rue qui me sépare de la maison familiale des Nolan, maison avec tout ce qu'il faut de perron et de blanches façades, maison dupliquée pendant plusieurs kilomètres, nous sommes dans une cité résidentielle banale dans une ville banale où malgré tout les coeurs arrivent à chavirer et où même pour les plus jeunes des merveilles de tragique peuvent apparaître. Je sonne, pas de réponse, la chambre de Steven est allumée mais le reste est dans le noir, je sonne encore, pas de réponde, je frappe à la porte, même résultat, les parents de Steven doivent être sortis et cet idiot écoute encore la musique trop fort. Je pousse la porte, miracle, elle était déjà ouverte, j'appelle « Il y a quelqu'un ? Steven ? », toujours rien. Je sens tout de même une présence sur ma droite dans le coin cuisine. C'est difficile à dire mais je sens qu'il y a quelque chose de vivant dans ce coin-là mais il fait déjà trop sombre pour y voir quoi que ce soit, comme si la nuit d'avril s'était changée en nuit de janvier. J'aperçois une ombre à ma droite, peut-être le chat ou un gros fruit. A tâtons et alors que je ne sais plus vraiment ce que je fais là, mes doigts arrivent à renverser l'un des interrupteurs simulant le jour dans la pièce vide. Car il est sûr désormais qu'elle est vide, il n'y a personne dedans, il n'y a qu'une seule chose qui dénote c'est cette grosse masse sombre posée sur la table. Sans le vouloir vraiment mais curieux, voulant savoir, m'assurer que non ça ne peut pas être ça, je fais le tour de la table jusqu'à arriver en face de cette masse. Je regarde mes pieds tout d'abord, je viens de marcher dans une fine flaque de sang. Mes yeux remontent jusqu'à d'autres yeux, écarquillés et fous. Je me recule, la masse sombre et comme vivante n'était rien d'autre qu'une tête tranchée et pas n'importe quelle tête, celle du père de Steven. Je me dis : « Ce n'est pas possible, c'est sûrement une farce, ils ont dû confectionner ce masque eux-mêmes avec une citrouille et un peu de peinture », cette idée encore une fois ne tient pas devant la funeste découverte, on ne peut pas reproduire à l'identique toutes les rides, toutes les pliures, toutes les veines d'un visage humain, on ne peut pas. Après avoir bien détaillé ce visage épouvanté et détaché de son corps, mon sang froid s'éclipsa et je jugeais bon de faire de même. Je n'eus même pas le temps de reprendre mon souffle que j'étais chez moi en sueurs, mon père me fixant d'un drôle d'oeil.

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