lundi 3 août 2009

La Pieuvre : page suivante

Ayant repris pour un temps le contrôle de mon esprit, une interrogation concernant ce souvenir me gicla à la figure. De quoi peut-on bien avoir peur à sept huit ans ? De quoi pouvais-je bien avoir peur ? A l'âge où l'on court, où l'on se rue, où il n'y a pas une seule seconde de repos car il n'y a rien à réfléchir, moi, j'avais peur. Je suis pourtant certain que mes parents n'y sont pour rien dans ce traumatisme, certes, ils sont faibles ou plutôt ils font comme ils peuvent mais au moins ils ne sont pas violents ou si peu. Non, cela ne vient pas d'eux. Je crois bien que j'ai toujours eu peur sans jamais en connaître la raison rigoureuse, je vivais la peur au ventre, comme marchant toujours entre deux mines ou comme sautant toujours de derrière ma tranchée. Le monde était là pour m'abattre, pour me voir tomber et non pour me porter aux nues. Cette glaçante sensation d'intranquillité constante bruisse en moi à l'heure où je remonte enfin à l'air libre. Comme prévu, nul passant ne se fait l'écho de ma crise de tétanie légère, personne n'a l'oeil moqueur ou en pitié en me sentant balbutier face aux degrés froids de la sortie. Je suis mort une fois de plus dans l'indifférence la plus totale. Mes dents sont pourtant bien brossées, mon teint assez clair, mes traits suffisamment pleins et mes vêtements suffisamment propres pour qu'on ne se dise pas à première vue que ma mort prochaine est un évènement attendu ou espéré. Je ne suis pas un de ces clochards aux joues masquées par des ligues de saletés, il n'exhale pas de moi cette odeur dégueulasse d'une plaie ouverte depuis des mois, je n'ai pas accepté que la pauvreté soit mon esprit tutélaire, je ne fais pas la mendicité et je n'ai ni le crâne défoncé par je ne sais quel sabot ni la moitié du visage prise dans une brûlure, une vérole ou une tâche de vin. Je ne mérite pas les caractères gras de ces journeaux qui boivent jusqu'à la dernière goutte de sang du nouveau mort célèbre mais tout de même, je repasse, j'aspire, je brosse toutes mes apparences, j'estime avoir droit à ne serait-ce qu'un cri de femme quand mon corps, défait, chute sur la grève moderne. J'estime avoir droit à mon râle d'épouvante. Au lieu de cela, la ville se restaure comme si de rien était - parce que je n'étais rien à vrai dire, qu'un fou de plus, arpentant le quai accompagné de son harangue familière pour certains, éprouvantes pour d'autres, dans laquelle on entend parler de comment un jour m'est apparu une bête bleue - hâtant sa perte en propulsant près du soleil tous les rêveurs encore en vie. La ville garde ses bassins remplis, ses statues décapitées, ses commerces d'où s'envolent des soupçons de joies conquises, ses longs réseaux de galeries, ses jardins où s'amassent la jeunesse, reposée, étirée, installée pour longtemps, comme si elle attendait la fin du monde. La ville garde aussi ses cafés aux conversations camouflées, aux gestes étriqués ou calibrés, et où il plane toujours au-dessus soit la mort, soit une femme. Je dois être le seul dans la ville à avoir une chose bleue au-dessus de la tête, Adma, qui sans le savoir et peut-être même sans le savoir, tire les ficelles de ma pensée. Comme je n'ai pas envie de me retrouver tout de suite dans la dure solitude de mon appartement - c'est drôle de constater comment un lieu ami se change en épouvantail à partir du moment où l'on est malheureux - alors que je suis fou, alors que le monde fait sans moi, je choisis de rester dans la cour intérieure. Ici, le bruit des gens autour est étouffé, on est tout près de chez moi et il y encore ça et là quelques traces naturelles, une suzanne -aux-yeux-noirs qui vampe l'une des façades, des gros pots où croient des botaniques vulgaires et derrière par le toit, ce qui a tout l'air pour moi d'être un sapin mais qui n'en est assurémment pas un. "Je suis une petite nature" voilà ce que ma mère n'arrêtait pas de répéter quand je rentrais en sanglots après à peine une plaie, à peine une bosse, ce que je n'osais pas lui dire c'était que si je rentrais ce n'était pas à cause de la douleur engendrée par la plaie - qui d'ailleurs ne saignait que très rarement et était la plupart du temps dûe à de simples frottements - mais uniquement parce que l'extérieur me faisait peur. Si j'avais été honnête, peut-être aurais-je été conduit vers un psychothérapeute compétent, compréhensif et connaissant son métier (mais comment connaître son métier alors qu'on ne connaît rien de ce taudis qu'est l'esprit humain ?) et j'aurais peut-être pu retourner jouer avec mes petits camarades avec toute l'insouciance incombant à ces vertes années. Ou alors, peut-être aurais-je été drogué aux pilules dérivant d'opiacées et autres adrénalines et j'aurais achevé ma course incontrôlée contre le pare-brise d'un automobiliste étant lui-même sous plusieurs substances afin de calmer ses montées nerveuses, conséquences d'un travail abrutissant et d'une femme sans le moindre appétit sexuel, et je serai actuellement paralisé dans un lit d'hôpital, avec toute l'insouciance incombant à ces vertes années.

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