dimanche 30 août 2009

Déviation

Racontez-nous comment ça s'est passé "

- C'est simple, nous étions mes amis et moi, partis vers cette boîte dans le but pas très catholique mais néanmoins très commun de lever de la pouliche, au fond, d'occuper notre bouche autrement qu'en buvant des vodka à 10euros ou en fumant des clopes dans un espace mal aéré et surpeuplé. Depuis quelques temps et après de nombreuses sorties, nous avions nos habitudes dans ce genre de lieu, chacun faisant sa soirée de son côté, croisant l'autre et lui payant un verre etc...ce qu'il y a savoir donc c'est que nous restions seul pour nos histoires et que nous nous rejoignions vers 5h du matin pour le résultat des courses...j'avais donc deux vodkas-pomme dans le nez quand un mec s'est approché alors que j'étais au bar après avoir bien sué d'avoir dansé et de mettre demandé si oui ou non j'allais osé parler à cette petite là et si oui ou non tout cela valait bien le coup alors que j'avais un roman sur le feu (depuis combien d'années déjà ?) et une peur panique de tout et de toutes choses...ce mec donc, s'approche, me complimente sur mes goûts vestimentaires et l'ironie dans mon regard et décide selon toute vraisemblance d'engager la conversation avec moi, pour combler le temps sans doute et peut-être aussi pour tester son ivresse...nous échangeons les banalités rituels, qui es-tu, que fais-tu, d'où viens-tu, comment tu trouves le son, comment t'appelles-tu, tu travailles dans quoi, et je suis assez décontracté car il m'offre une autre vodka-pomme et aussi car je lis très rapidement dans ses yeux sa complète hétérosexualité ce qui m'allège d'un poids...parce que vous savez quand vous êtes en boîte et que vous ne tentez pas (avec ou sans succès) de parler à des filles (avec ou sans esprit) et bien vous pouvez assez facilement être pris pour ce que vous n'êtes pas, pour le dos de la cuillère, pour celui qui dit oui à celui qui dit ouvre...mais bon il ne l'était pas et moi non plus et c'est alors qu'il me recommandait d'écrire une nouvelle sur cette boîte (Le Village) qu'il prit la sage décision de retourner à sa fête, à ses amis, à sa joie de vivre si tant est qu'elle soit vraie...moi, j'enquillais avec plaisir ma troisième vodka-pomme et bientôt ma quatrième...ma tête me tournait un peu mais je vais plomber le suspense tout de suite, non l'alcool n'est pour rien dans tout ce qui a pu se passer, si je vous raconte tout cela c'est pour que vous comprenniez ma disposition psychologique au moment des faits...après un court passage par les toilettes, où comme toujours un jeune con bourré aux yeux éclatés me toise à travers le miroir pour ensuite lever un pouce et un sourire en signe de fraternité, puis, il faut que l'on se checke car la vie est belle et tendre quand elle est hallucinée...après deux trois clopes grillées dehors et après avoir décidé de ne rien dire à cette fille parce que rien ne semblait valoir le coup ce soir là à part peut-être les vodka-pomme et la musique, pas si mauvaise, je me retrouve donc, tranquille bien qu'un peu vacillant à cause de l'alcool et de mon handicap à me diriger une dernière fois vers la fosse pour offrir mes derniers pas de danse et là j'entends un rire derrière moi et tout de suite après je sens deux bras qui me poussent, assez mollement mais il en fallait peu pour que je tombe...me voilà donc assis de force après ma chute, sur les escaliers juste devant la fosse, quelque chose en moi bouillonne mais je l'abandonne, préférant mettre ce geste idiot sur le compte de sa méconnaissance de mes problèmes et de sa trop bonne maîtrise de son côté sans gêne...je me relève et d'un pas hésitant, gagne l'arène espérée...quand, une seconde fois, un bras sur mon dos, un rire...étrangement mais très naturellement, je décide de faire volte-face pour voir un peu l'allure de l'idiot...mon regard ne doit contenir aucune haine à ce moment-là mais juste de la curiosité emprunte d'exaspération...je le regarde donc, il est plutôt grand, il est noir, il a des dread locks en bouquet et il continue de me rire au nez, sans doute mis à l'esclaffe par mon apparence assez pauvre et mon équilibre plus qu'incertain, autour de lui, plus rien, quelques danseurs perdus mais il ne semble pas avoir d'amis à ses côtés...et là, ce n'est pas le trou noir, je me rappelle de tout...je dirais juste que pour une fois, j'ai fait exactement ce que mon esprit me dictait de faire, ce que je rêvais de faire, sans la moindre fioriture, sans la moindre hésitation, sans jamais revenir vers la verte morale...j'ai remonté les deux marches, j'ai pris un verre sur la table à côté de nous, je l'ai regardé, j'ai explosé le verre sur son crâne, il m'a très vite fait tomber, je l'ai tenu, dans un méli-mélo de coups de griffes, de poings, de pieds, j'ai réussi à avoir une bonne prise sur sa tête, je ne l'ai pas lâché et j'ai commencé à la faire claquer contre le sol, une fois, deux fois, puis je n'ai pas arrêté, je n'avais pas envie d'arrêter alors que je le pouvais...

Pourquoi l'avoir tué ? "

Parce que pour une fois j'étais en vie, pour une fois j'avais une prise directe sur mon destin, pour je tenais ma vie...vous savez, je ne vais pas faire l'apologie du meurtre ou quelque chose du genre mais pour moi cette mise à mort brutale fut une sorte de révélation...à chaque coup porté, je sentais mon coeur battre comme s'il allait exploser, je sentais à quel point la vie pouvait être violente, grisante, merveilleuse, absurde...je me sentais fort aussi pour la première fois, là encore il ne s'agit pas de me poser en martyr mais jusqu'à cet incident, j'ai toujours vécu en rasant les murs, en subissant les uns après les autres mes évènements fondateurs...j'attendais...je guettais, j'observais mais je ne faisais pas...j'étais un pisse-froid pour les autres gamins, un faible pour les filles et il n'y a que dans les films que les filles s'intéressent aux faibles...alors j'avais des amis, des petites copines quand même mais je le vivais mal parce que je n'avais pas vraiment confiance en moi, je n'avais ni talent, ni force, j'étais inutile et les rares qui traînaient avec moi étaient soit encore plus paumés que moi, soit ils étaient des médecins espérant me sortir de mon pétrin...mais et ça c'est le temps qui me l'a dit, personne n'y pouvait rien, c'était à moi d'aller vers l'évènement, vers ce truc, qui m'éclabousserait si violemment que j'en changerais à jamais...je ne dis pas que ce meurtre est une bonne chose, je dis juste qu'il le fallait, pour moi, qu'il fallait une telle plongée dans les extrèmes pour que je puisse me sentir un peu mieux, ne serait-ce qu'une seconde...bien sûr, j'ai peur de la prison, j'ai peur de toutes ces années que je vais perdre et je m'en veux d'avoir écourté la vie d'un innocent mais je pense que c'est mon prix...je veux dire par là que...quand on se drogue, on paie le prix de sa vie par l'overdose ou la dépendance...quand on aime, on paie le prix par la haine ou la possible rupture...quand on fait l'amour, on paie le prix en risquant tout et n'importe quoi car on y met tout et n'importe quoi...quand on tue, on paie le prix en allant en prison...tout acte traumatisant a des conséquences néfastes...on ne peut pas changer du tout au tout sans que quelque chose ne se casse à l'intérieur...j'ai tué cet homme et aujourd'hui je suis un autre homme, je ne vais peut-être pas mieux mais je ressens mieux tout ce qui se passe, un peu comme si avant tout cela j'avais un peu d'eau dans les oreilles et que cette histoire m'avait fait pencher la tête pour qu'elle s'écoule...alors pour répondre à votre question plus simplement, je pense que si j'ai continué à cogner sa tête contre le sol c'est parce qu'il fallait que je le tue pour que je vive...j'en accepte cependant toutes les amères conséquences...même si cela me fait déjà mal de voir tant d'effroi et d'incompréhension dans votre regard...

Hm, une dernière chose...depuis que vous êtes entré ici, vous semblez fasciné par le plafond, plus précisément, par le plafond à l'arrière de la salle...pourquoi ? "

C'est bête, mais il y a quelque chose dans cette pièce de très spacieux et pourtant, elle est semblable à toutes les autres dans ce commissariat, c'est ça qui me fascine, ce léger effet optique qui fait que sans que rien ne soit changé, tout semble plus grand

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