PARAGE
1 – La Tête :
Je ne sais pas vraiment par où commencer cette histoire, tant elle est invraisemblable et tant il me semble qu'il y aurait besoin de s'attarder sur les moindres petits détails de mon existence pour espérer peut-être la comprendre ne serait-ce qu'un peu mieux. Toujours est-il qu'elle est horrible et que c'est au prix de fièvres et autres vomissements sûrement récurrents (ne vous en faites pas, ici, il n'y aura que le récit, les quelques désagréments liés à sa conception vous seront épargnés) que je m'en vais vous la retranscrire le plus fidèlement qui soit. Encore qu'il faille se méfier de moi également tant mon esprit a du mal à se fixer ces derniers temps, il faut dire que je suis dans un état de nerfs relativement instable depuis la fin de cette histoire et que si je l'écris, c'est uniquement avec l'espoir que ça puisse faire cesser mes migraines incessantes. Mais mes maux de tête sont sûrement des préoccupations mineures pour vous et je m'en vais de ce pas entrer dans le vif du sujet. Je crois être le dernier témoin encore en état d'exprimer ce qu'il ressent vis à vis de tout cela alors je suis désolé si à cause de moi et de ma piètre qualité de rédacteur, vous vous sentez perdu parfois ou pire, si vous vous ennuyez. Peut-être que plus tard un auteur courageux reprendra mon récit pour le tremper dans une sauce plus commerciale mais je doute que quelqu'un veuille reprendre quelque chose d'aussi sale, quelque chose d'aussi dérangé, à moins de vouloir avoir du sang sur les mains ou être désireux de s'attirer l'amitié de quelques mauvais esprits. Car on ne sort pas indemne de ce manège-là, non croyez-moi mais je sais que vous êtes suffisamment habitué à l'horreur pour ne pas vous sentir totalement ravagé par cette lecture. Et puis après tout et comme je vous l'ai déjà dit, je ne fais ça que pour moi, en espérant que ça puisse m'aider à me sentir mieux, en espérant que le crachat de toute cette folie macabre réparera quelque chose en moi. Les psychologues ne comprendraient pas, j'ai perdu mes amis et mon frère, alors le livre.
Je vais tout d'abord m'attarder sur le premier fait plutôt traumatisant de mon existence car je pense qu'il a sa place, si non dans l'intrigue, au moins dans une certaine prédestination chez moi à être témoin de l'impossible. J'avais seize ans à l'époque, gamin plutôt réservé mais pas exclu, et même si je savais à ce moment-là très peu de choses sur moi ou sur les autres, ce dont j'étais absolument sûr, c'était que j'étais amoureux de Lisa Garland. Une fille comme en fait plus, sorte d'amalgame parfait entre le chat et la femme, petit être qui au travers de toutes ses attitudes, transportait quelque chose d'irrésistible. C'était la fille qu'il me fallait, elle me mettait du soleil dans les yeux sans même avoir à me regarder, elle semblait fragile et forte à la fois, elle semblait n'être capable que du meilleur, elle semblait avoir été conçu pour me faire du bien et uniquement du bien. Tous les jours j'espérais qu'elle remarque cette chose qui brûlait en moi, qu'elle devine derrière ma peau mon cœur transformé en un morceau de roche en fusion. Qu'elle lise dans mes yeux les cascades de feu qu'elle faisait naître, bref, qu'elle comprenne comme dans un rêve et sans qu'un seul mot soit dit car j'en étais incapable. Mais comme cette histoire prend plus l'allure du cauchemar dans sa finalité, elle ne le comprit pas et c'est tout naturellement qu'elle se tourna vers l'un de mes amis, l'intello de la classe, Stephen Nolan.
Stephen Nolan plutôt que moi, quelle déconfiture ! Il est pourtant normal qu'elle l'ai choisi lui car derrière ses bonnes notes obtenues sans même avoir eu l'air de réfléchir une seule fois, comme si tout était acquis, il était aussi assez bon orateur et avait la discussion facile. Bref, il parlait, il était tranquille, moi je ne parlais pas, j'étais tracassé. A cet âge-là, tout se résumait ainsi et il paraissait juste et ce malgré toute l'intensité et toute la lumière mise dans mon sentiment que Stephen reparte avec Lisa à la fin de la foire.
La foire en l'occurrence c'était l'année scolaire et sa fin approchait à grands pas, je ne devais pas avoir l'air très net à cette époque-là de cette année-ci. Je devais en vouloir énormément à Stephen sans pour autant lui avoir avouer quoi que ce soit concernant Lisa parce que c'était à elle et à personne d'autres que je devais le dire, je devais être irascible avec tout le monde sauf avec elle, une véritable lavette, un nounours sans âme. Le seuil critique était depuis longtemps atteint et j'étais en train de réaliser qu'il allait falloir que j' agisse si je voulais que la situation tourne en ma faveur. Un soir d'avril donc, après une journée, le jeudi, je m'en souviens parce que le jeudi j'avais trois heures d'affilée juste à côté de Lisa. Je m'étais dit : « Embrasse-la, à la fin de cette heure, tu l'embrasses » la sueur me montait, la passion me brûlait les tympans, ma gorge était sèche alors je me disais : « Tu ne vas pas l'embrasser avec la gorge sèche, elle va t'en vouloir toute ta vie pour ce baiser tout sec » alors j'attendais que ma bouche se réhydrate, je léchais mes lèvres tout en faisant bien attention à ce qu'elle ne remarque rien, elle était si belle, ce n'était pas humain, à mon âge, c'était normal de ne pas tenir et de ne pas savoir quoi faire, c'était comme si une créature s'était échappée du paradis et qu'il fallait la traiter comme les autres, c'était impossible, ange elle était, ange elle restera. Et les anges n'ont pas de sexe, la sonnerie, violente et salvatrice, vrilla dans toutes les classes et couloirs. Ce ne serait pas pour aujourd'hui, j'étais confus, à la fois malheureux de ne pas avoir osé , à la fois content d'avoir encore toutes mes chances. Elle, elle ne voyait rien de tout cet atermoiement, de toute ces folles machinations qui se faisaient dans mon esprit avec comme point de mire, le rose de ses lèvres. Elle partit sans me dire au revoir, j'étais affligé, je ne pouvais plus, il fallait que je le dise, il fallait que j'avoue mon amour pour elle. Je pris donc la décision d'en parler à Stephen après les cours, il finissait une heure après les cours, pas grave je l'attendrais.
Si toutes ces circonvolutions estudiantines à deux sous ne vous intéressent pas je n'y peux rien, j'ai besoin de souffler encore une dernière fois avant d'attaquer le dur et ces souvenirs, même cruels, me paraissent d'une douceur infinie comparée au reste.
Ma carcasse s'affala dans un couloir voisin. Tout n'était que bois et mauvais plâtre, enfin, ça n'était ni du bois ni du plâtre mais ça y ressemblait, des lattes au sol, aux murs, peut-être même au plafond, il n'y avait bien que des étudiants pour vivre là-dedans. Une demi-heure passa, mes émotions s'étaient au quatre coins de mon cerveau, j'avais un peu oublié ce qui s'était passé et pourquoi j'étais là, j'attendais Stephen et mon walkman balançait la compote à la mode de je ne sais plus quel groupe dans je ne sais plus quel genre. Comme souvent, j'arrivais à me distraire assez rapidement de la réalité abrupte des choses, j'arrivais à me foutre du baume au cœur grâce à telle ou telle branche rattrapée, je me disais que j'avais mal interprété l'un de ses regards et qu'elle aussi sans doute ne pensait qu'à m'embrasser cet après-midi, je me disais que rien n'était joué, que demain il se passerait quelque chose d'extrêmement limpide et que toutes mes peurs y seraient dépassées. Je me trompais, il n'y aurait pas de demain, Ilda s'installa à quelques mètres de moi. Mon cœur a bondi comme singe en cage,
elle était là pour moi, pour sa déclaration. Cette idée s'effaça aussi rapidement qu'elle était apparue pour laisser place à l'amère vérité, elle attendait Stephen elle aussi. Je n'avais donc plus aucune raison d'être dans ce couloir. Nous n'allions pas pouvoir être tous les trois ensemble. Je ne peux pas avouer mon amour pour Lisa si Lisa est juste à côté de moi. J'étais piégé, il me fallait maintenant un prétexte pour attendre Stephen sans pour autant devoir rentrer avec lui. Je rêvais que j'étais doué de super-pouvoirs et que je pouvais me volatiliser en un instant.
La sonnerie, encore plus violente qu'il y a une heure, se fit entendre, j'étais foutu. La porte de la classe s'ouvrit, inutile de dire que d'ici là ni Lisa ni moi ne nous étions adressé un seul regard. Frédéric Temple fut le premier à sortir le sourire jusqu'aux dents de me voir moi, son seul « ami » l'ayant attendu. En temps normal c'est à dire sans Lisa dans les parages, j'aurais tout fait pour qu'il disparaisse lui aussi et qu'on ne me voit pas à ses côtés mais l'occasion était trop belle. Il me sauvait la mise aux yeux de Lisa et j'étais sûr que Stephen ne m'en voudrait pas. La joie et la décontraction de cet heureux hasard furent cependant de courte durée car c'est par un baiser long et profond que Lisa et Stephen s'étaient rejoints. Ils s'embrassaient sous mes yeux, mon ami et la fille que j'aimais et je n'existais plus, ni pour eux, ni pour moi. Frédéric posa sa main sur mon épaule et dit : « Bon ben on va y aller non, faudrait pas déranger les amoureux ». Cette déclaration me fit encore plus mal que le spectacle salivaire auquel se livrait Monsieur et Madame car elle avait le tort de me sortir du choc, de la violence, de la putain d'impossibilité de tout cela en mettant des mots par dessus. C'était donc vrai, ma vie était foutue. Il faut malgré tout remercier Frédéric qui a toujours su alors que je le traitais comme un rien, que j'étais amoureux de Lisa et que j'en souffrirais et qui a veillé à ce qu'on fuit mon charnier passionnel le plus vite possible. Nous rentrâmes silencieux et ses rares tentatives d'apaisement échouèrent dans l'amertume, lourde mais anesthésiante, que je portais comme un manteau ce soir-là.
Il n'y avait plus d'avril, tout était mort, j'en étais sûr. Il n'y avait plus que l'inéluctable fait que personne en ce bas-monde n'oserait jamais m'aimer même pas un peu. Je me disais : « C'était la seule et elle n'est plus, tu aurais dû l'embrasser cette après-midi, ça aurait tout changé, pauvre idiot ! ». Il n'y avait pas place en moi pour le bonheur ou la faute des autres, bonheur d'oser entre eux, faute de ne pas voir que je risquais d'en pâtir sérieusement. Encore qu'ils ont dû le voir mais qui sont encore ces gens qui sacrifient un baiser presque acquis simplement parce qu'un troisième risque de mourir de ne jamais l'avoir. S'aimer, c'est forcément en faire souffrir un troisième. Que ce troisième soit connu ou non, juste ou non dans son amour.
D'ailleurs j'en profite ici pour dire et parce que ces histoires de cœur m'ont toujours attendri qu'un amour qui ne s'avoue pas n'est pas un amour juste, tant il est injuste vis à vis de l'amoureux et tant il est injuste vis à vis de celle qu'il aime (ou prétend aimer) car si jamais cet amour est le vrai, pourquoi ne pas le donner directement, elle ne doit attendre que ça.
Trêve d'enfantillages ! J'arrive chez moi et mécaniquement, je prends le téléphone. « Je peux passer...tu es seul ? » « Oui pas de problème ». Après un dîner à peine considéré, je vais par la rue, observé par les dernières sursauts d'orgueil de ce soleil couchant, rue qui me sépare de la maison familiale des Nolan, maison avec tout ce qu'il faut de perron et de blanches façades, maison dupliquée pendant plusieurs kilomètres, nous sommes dans une cité résidentielle banale dans une ville banale où malgré tout les cœurs arrivent à chavirer et où même pour les plus jeunes des merveilles de tragique peuvent apparaître. Je sonne, pas de réponse, la chambre de Stephen est allumée mais le reste est dans le noir, je sonne encore, toujours rien, je frappe à la porte, même résultat, les parents de Stephen doivent être sortis et cet idiot écoute encore la musique trop fort. Je pousse la porte, miracle, elle était déjà ouverte, j'appelle « Il y a quelqu'un ? Stephen ? », toujours rien. Je sens tout de même une présence sur ma droite dans le coin cuisine. C'est difficile à dire mais je sens qu'il y a quelque chose de vivant dans ce coin-là mais il fait déjà trop sombre pour y voir quoi que ce soit, comme si la nuit d'avril s'était changée en nuit de janvier. J'aperçois une ombre à ma droite, peut-être le chat ou un gros fruit. A tâtons et alors que je ne sais plus vraiment ce que je fais là, mes doigts arrivent à renverser l'un des interrupteurs simulant le jour dans la pièce vide.
Car il est sûr désormais qu'elle est vide, il n'y a personne dedans, il n'y a qu'une seule chose qui dénote c'est cette grosse masse sombre posée sur la table. Sans le vouloir vraiment mais curieux, voulant savoir, m'assurer que non ça ne peut pas être ça, je fais le tour de la table jusqu'à arriver en face de cette masse. Je regarde mes pieds tout d'abord, je viens de marcher dans une fine flaque de sang. Mes yeux remontent jusqu'à d'autres yeux, écarquillés et fous.
Je me recule, la masse sombre et comme vivante n'était rien d'autre qu'une tête tranchée et pas n'importe quelle tête, celle du père de Stephen. Je me dis : « Ce n'est pas possible, c'est sûrement une farce, ils ont dû confectionner ce masque eux-mêmes avec une citrouille et un peu de peinture », cette idée encore une fois ne tint pas longtemps devant la crudité de cette funeste découverte, on ne peut pas reproduire à l'identique toutes les rides, toutes les pliures, toutes les veines d'un visage humain, on ne peut pas. Après avoir bien détaillé ce visage épouvanté et détaché de son corps, mon sang froid s'éclipsa et je jugeais bon de faire de même.
Je n'eus même pas le temps de reprendre mon souffle que j'étais chez moi en sueurs, mon père me fixant d'un drôle d'œil.
« Tu es déjà de retour ? Il s'est passé quelque chose ? », à bout de force, je me suis contenté de reprendre à mi-voix « Rien de grave » et de monter dans ma chambre. L'odeur de meurtre était encore sur moi, et le sang ? Rien sous mes chaussures, le bitume, l'herbe et le tapis de l'entrée avaient dû les nettoyer.
Je restais assis sur mon lit, hagard, pendant plusieurs heures. Quelquefois je réussissais presque à croire que je n'avais fait que rêver cet incident, cette tête tranchée, que j'avais sonné, qu'il n'y avait personne et que j'étais revenu sur mes pas en courant pour faire passer la tristesse de l'après-midi. Cette falsification du réel ne durait qu'un instant, le temps de se dire qu'il serait peut-être possible pour moi de reprendre une vie normale, une vie avec le père de Stephen en bonne santé et non avec une futaie d'articulations sectionnées à vif. Peut-être qu'une bonne nuit de sommeil fera tout rentrer dans l'ordre, je me disais. Peut-être que cette nuit la tête ira retrouver son tronc et l'ensemble reprendra vie. Peut-être que j'ai juste flippé et que demain matin, j'aurais à nouveau les idées claires.
Je fermais les yeux, essayant de me rappeler avant toute chose de ce baiser langoureux entre mon meilleur ami et Lisa Garland, la fille de mes rêves, car au moins cette pensée évinçait l'autre, la plus ignoble, la rouge sang.
2 – Un coup de fil inattendu :
Alors que le sommeil, allié fidèle et indéfectible, tendait ses doigts vers moi, mon téléphone se mit à sonner sans discontinuer. Un peu comme ses réveils matin dont la mélodie braillarde s'achève uniquement quand on a appuyé sur le bon bouton, une efficacité maximale certes mais rageante à souhait. A moitié dans le rêve, j'ai décroché.
D'un geste vif, un peu comme l'ours attrapant d'un coup de patte son saumon à rebours de rivière, je saisissais le combiné et le fichais contre mon oreille. Au fond de celui-ci, une curieuse voix se fit entendre, une voix très faible, comme une voix de femme, comme la voix de quelqu'un qui a peur de parler ou qui n'en a plus l'habitude. Cette curieuse voix m'appelait par mon nom : « John ? John ? C'est toi ? ». Je laissais passer quelques secondes à la façon d'aborder cette conversation, devais-je décliner ma véritable identité à une voix et donc à une personne qui m'était tout à fait inconnue ? Je décidais de tenter le coup, n'ayant rien à craindre par téléphone. « Oui c'est bien moi mais vous qui êtes-vous, je vous connais ? » « Mais oui, tu me connais, c'est moi (à l'instant même où il me dit cette phrase, c'est moi, quelque chose se dégagea dans sa voix, elle s'éclaira tout à coup et je pus deviner aisément ce qui allait suivre) Léo ou si tu préfères, Léopold Midgar, ton ami d'université, tu te souviens de moi quand même ? » J'oubliais l'heure, inquiétante, et le jour, étrange, et me mis à parler comme si de rien était « Bien sûr que je me souviens de toi Léo, ça fait un bail alors qu'est-ce que tu deviens ? » Cet emballement fut de courte durée, Léo n'était pas à la fête et il voulait en toute apparence, me le faire savoir « Pas grand chose, après l'université et mes diplômes, j'ai réussi à devenir psychologue, un peu comme prévu, je me suis installé à Boston, chouette ville et j'ai rencontré celle qui allait être ma femme, Cybil, une bostonienne purement cinglée, une fille aux yeux perdus comme je les aimes tu sais...Cybil...Cybil est partie » Ma soif de rationalité fut contentée bien qu'un peu déçue par tant de banalité, mon frère ne revenait pas, ma mère n'était pas morte, Léo, mon bon Léo, venait simplement de se faire lourder par sa femme. Il bredouilla, sans doute pour faire semblant de ne pas m'avoir appelé uniquement pour m'exposer son problème, un : « ...et toi ? »
Après un rapide cours de rattrapage concernant nos vies sentimentales respectives, nous décidâmes de nous voir le lendemain en soirée, Léo étant à Providence depuis deux jours, soi-disant dans sa famille (alors que je ne lui en connaissais aucune à Providence même) cette dernière ayant bien voulu accueillir ses pleurs juste après sa rupture. Rupture qui selon lui et d'après l'espoir présent dans sa parole, semblait tout à fait impensable. C'est impossible que ce soit définitif, elle ne peut pas partir comme ça, elle veut revenir, je n'ai rien fait, je l'aime, elle le sait...voilà ce qu'il disait et voilà ce que disent tous les hommes les premiers jours.
Il est facile en effet de croire qu'elles reviennent, tant elles étaient là, tant l'union des âmes d'un couple dormant ensemble se doit être parfaite, tant la croyance que l'homme met dans l'amour et son éternité se réveille quand il est laissé. J'ai d'ailleurs toujours trouvé très suspect le fait que l'amour, les sentiments, se mettent à battre plus fort chez l'homme à partir du moment où on l'abandonne. Comme si ce n'était finalement que le départ et l'idée de se retrouver seule qui le motivait plutôt que l'identité tangible de la femme échappée. Moi aussi j'étais comme lui, au début, je me disais que ce n'était qu'une phase et qu'elle reviendrait après avoir réalisé qu'elle ne pouvait vivre sans moi. Le truc, c'est que même si c'est désagréable parfois, on est tous capable de vivre seul, du moins sans la présence d'un être humain inconditionnellement disponible pour tout acte d'ordre sexuel ou émotionnel. Mais on ne le comprend qu'à froid évidemment et cela aurait été ridicule de ma part d'avancer tout cela et de faire vaciller pièce après pièce l'édifice amoureux dont il était persuadé. Je me contentais donc de sourire et de loucher dans mon verre de bière tandis que son regard fou cherchait dans les miens une sorte d'acquiescement. Il voulait que je me rallie à sa cause, une cause que je savais perdue. Nous étions dans un bar que l'on peut qualifier de familial de par la grande variété de sa clientèle et de par ma bonne connaissance des actuels propriétaires. Ils étaient arrivés à Providence à peu près en même temps que moi et Adélaïde et pour l'ouverture, dans ce lieu presque désert, nous avions discuté et bu gratuitement. Depuis, on ne se regarde plus que d'un seul œil, s'envoyant un bonjour, une œillade ou un bonsoir quand on le peut sans jamais prendre trop de risque. Ils ne me connaissent pas du tout finalement et l'on s'ignore avec tendresse comme avec la quasi totalité de l'humanité. Peut-on en vouloir à quelqu'un ou s'en vouloir soi-même pour tant de distance entre les hommes ? Il y en aura toujours de toute façon, personne ne peut lire mes pensées et fort heureusement car le cas échéant, Léo comprendrait que je lui sers une bien piètre comédie. La méconnaissance des uns et des autres permet le mensonge et le mensonge permet d'arrondir les angles, de se sentir en sécurité, de ne rien craindre des autres, le mensonge permet de joliment faire semblant, c'est triste mais ça évite des suicides, des meurtres, des jalousies, ça évite de trop se creuser la tête. J'ai pourtant aimé ça de tout temps, me creuser la tête mais plus le temps passe plus je m'aperçois de la vanité du jeu humain, et comme je m'en rend compte, mes émotions se troublent, se décolorent, je disparais d'une autre manière. Je trouve bien plus de réconfort dans un rayon de soleil que dans le regard humain. Celui auquel j'ai droit ce soir n'ose pas me dire depuis une heure qu'il espère dormir chez moi cette nuit car il n'a nulle part où aller si ce n'est dans les bras de Cybil. Cela fait une heure que je réfléchis à une parfaite organisation de son espace vitale à venir, que je me demande où j'ai bien pu mettre les couettes, les draps et les oreillers et ils ne sont pas tous pleins de poussières. Cybil était sûrement mal en point quand Léo l'a recueilli, il fonctionne comme ça, comme un médecin, il a dû la soigner de son mal humain (un père violent, une mère absente, un premier amour frappé par la foudre alors qu'il cherchait des noix dans le jardin, une phobie et un déni de la mort et de notre petitesse face à celle-ci ou que sais-je encore) et rétablie, fleur nouvelle, elle est partie après avoir vidé l'armoire à pharmacie, armoire dans laquelle, dans un petit flacon aux reflets verdâtres, macère le cœur de Léopold. Il dormira dans la chambre d'amis qui pour une fois portera bien son nom. Il doit y avoir tout un tas de housses, taies et autres polochons dans la console sur le pallier. Cela m'ennuie de ne pas pouvoir lui dire la vérité, de ne pas pouvoir dire à mon ami que cette affaire sent le cramé à un kilomètre mais je connais ses sautes d'humeur, il risque de ne plus lâcher la bouteille, de faire une crise de larmes ou de l'appeler un milliard de fois en lui laissant un milliard de messages tous plus pathétiques (elle les trouvera touchant, c'est beau un homme qui pleure, cela veut bien que dire que je l'aime, elle ne peut plus en douter...voilà ce que lui dicte son esprit) les uns que les autres. Je n'ai plus de détachant pour la moquette du premier étage, je ne peux pas me permettre ça. Je coupe court à ces élucubrations sur son adorée névrotique et je relance la conversation sur un sujet qui nous passionne tout deux, le souvenir. Ou plutôt, nos souvenirs, comme on était jeunes, comme on était cons et pétris d'insouciance. Comme j'apprécie mieux maintenant cette mascarade du passé toujours plus clair que le présent, avant ce qui m'est arrivé, je me disais que le souvenir, c'était simplement une chose qui était utile aux morts-vivants, aux vieux et aux frileux, pour se dire qu'ils avaient quand même fait deux ou trois choses dans leurs vies et que ça pouvait suffire. Suffire, le verbe inhumain par excellence, la vie ne se suffit jamais à elle-même, il y a toujours une horreur à goûter, un plaisir à éprouver. Voilà maintenant que je me fais philosophe, l'écriture me plaît à vrai dire, elle me sort de moi-même et Dieu sait que ma peau n'est pas bonne à porter en ce moment, elle pue la moisissure et la bouillie d'organes. Nos souvenirs donc, petite focale sur ces quelques années d'université passées en sa compagnie, dans la même piaule, à partager la même nourriture, à suivre passionnément les aléas de nos vies. Tu as vu le regard qu'elle m'a fait ? Tu penses quoi de ce film ? Et si on allait racheter des bouteilles pour ce soir ? Je suis crevé...si seulement tu étais une fille...on s'amuserait au moins...appelle-la vas-y, t'attends quoi ? Demain, je m'en fais deux dans la soirée, faut que tu vois ça, viens...tu me files une clope ? Tu penses qu'elle va venir ? Tu peux me prêter ta caisse ? Quand t'imagines qu'on aurait pu être des dinosaures ou des androïdes samouraïs au lieu d'être ce qu'on est, c'est quand même triste...ça va ? Ça va ? Ça va ?
Une somme de questions et d'affirmations vaseuses et/ou tendrement absurdes avec à l'intérieur une seule constante : ne jamais parler des cours et chercher par tous les moyens la fille de nos rêves. Celle que nos esprits de pré-pubères malsains a lâchement conçu pendant notre sommeil en mêlant le doux visage de la mère avec une infinité d'images pornographiques de qualité souvent plus que douteuses et les allures enthousiasmantes de toutes ces filles croisées dans le bus ou dans les cours d'école. « C'était quand même bien quand on s'endormait tous les deux, vannés après une soirée décevante à cause de l'alcool bon marché et du fait qu'elles partaient toujours avec quelqu'un d'autre parce qu'on savait pas trop y faire...tu sais, quand tu sortais ton petit sachet d'herbe et qu'on avait l'impression de se coucher les étoiles alors que le plafond et les étages du dessus étaient tout près de nos têtes... »
Nous nous attendrissons et nous espérons revivre ce genre de moments même si pendant que nous les vivions de l'intérieur, nous pensions à toute autre chose, à une vie encore plus vivante, à une vie différente. A dire vrai, quand je lui dis ça, il espère bien revivre cette nuit d'étoiles imaginaires mais je sais que dans un coin de notre chambre traîne Cybil, toute offerte à lui. Je ne peux pas lui en vouloir, moi qui rêve tous les soirs de tomber amoureux au petit matin. Enfin c'était avant, je ne peux plus profiter désormais du mince confort de la possibilité, je sais trop bien que tout est possible, surtout dans la perversion, surtout dans le pénible. Je connais trop bien l'immoralité aussi et j'ai parfois l'impression de ne plus pouvoir revenir, un peu comme ces enfants de Varsovie qui ont vu leurs parents et cousins se prendre une balle dans la tête à la chaîne alors que cachés dans leurs trous, ils appuyaient férocement leurs paumes contre leurs yeux avec l'espoir de se rendre aveugles et aussi celui d'oublier ces insoutenables images. Mais le souvenir bon ou mauvais est irréversible malheureusement et cet état de fait me terrifie tandis que j'essaie de me rattacher au faciès enfariné pénétrant dans ma maison comme s'il découvrait enfin le royaume des jouets et des sucreries, enfin un lieu sans souvenir aucun de sa Cybil et où il pourrait se reposer un peu. Très rapidement et comme s'il ne voulait surtout pas quitter l'anesthésie provoquée par ma demeure tranquille, il me demanda où était sa chambre, je lui dis de patienter et de se faire une capsule de café pendant que je montais préparer sa chambre. Quelques secondes plus tard, ses pas et sa peur d'être seul à nouveau faisaient bruit dans les marches, nerveux, il me demanda si j'avais bientôt fini, je ne lui dis de ne pas s'en faire avec le souffle coupé, occupé que j'étais à étendre son drap sur toutes les longueurs et largeurs du lit. C'était quelque chose que que je ne faisais pas vraiment très bien, terminant toujours à moitié en sueur après avoir tenté mille postures, de l'étoile de mer à la tortue centenaire afin de recouvrir correctement le matelas récalcitrant. Car pour qu'ils soient bien tendus, les draps sont pile de la taille du matelas et ont tendance, en tout cas chez moi, à se rebeller d'un coin à l'autre. On pense en avoir fini avec un côté, on achève à peine l'autre et un léger ourlet s'enroulant autour du pied annonce que tout est à te refaire, alors il faut jouer des coudes, du bassin et des bras pour que tout tienne en un ensemble esthétiquement parfait. C'est assez pénible en réalité et je me suis toujours demandé comment faisait les autres pour réussir sans s'en plaindre, sans jamais en parler et pourquoi ce n'est jamais devenu une question au centre des débats nationaux. Si un homme politique se présente un jour avec la solution finale concernant la mise rapide des draps, je vote immédiatement pour lui. Léopold pousse la porte et me retrouve assis sur son lit, l'air de rien, ma respiration est accablée, elle trahit mes efforts herculéens pour lui offrir une couche décente mais je ne lui en parlerai pas, question de principe, personne ne doit connaître mes techniques, c'est une affaire intime, plus qu'intime. Cela serait comme parler du fait que l'on regarde ses excréments ou non après la grosse commission, cela n'aurait pas de sens. « C'est une vrai plaie, ces saloperies » Un véritable miracle serait-il enfin possible en ce monde ? Quelqu'un pour comprendre et partager mon malaise concernant cette corvée domestique humiliante ou peut-être même mieux, quelqu'un qui serait capable de me donner une meilleure technique que celle de l'étoile de mer, en bref, un sauveur...est-ce possible ?
Dissimulant mon enthousiasme de jeune fille quant à ma délivrance annoncée, je me feins d'un prosaïque « De quoi tu parles ? » afin d'éviter l'éveil de tout soupçon. Je n'aimerais décidément pas être découvert dans mon retranchement le plus secret. « Je parle des femmes... » J'aurais dû m'en douter, ce monde est un poème en péril et mon ami est du genre monomaniaque. Il continue : « Elles nous prennent puis un matin elles nous rejettent sans rien dire, sans aucune explication, un peu comme la mer fait avec les cadavres de baleines » C'est aussi un homme qui a parfois un sens de la métaphore un peu trop poussé. « Je ne sais pas ce que je compte faire si elle ne revient pas, j'ai misé ma vie sur ce coup-là...j'étais même prêt à lui faire des gosses, j'étais...je suis prêt à tout pour elle » Il commence à vaciller, le vin, la fatigue et les larmes s'entremêlent et le poussent à fondre dans mes bras. Autant je n'ai jamais eu de mal à tenir une femme dans mes bras, autant face à un homme en larmes, je demeure toujours mortifié. Je me souviens enfant, un ami de la famille était passé pour prendre son canon hebdomadaire, seulement mes parents étaient de sortie et il ne restait que moi. Quelques jours plus tôt, ce même homme venait de perdre sa femme en France, sur les routes de la grande Boucle, d'un malaise cardiaque. Je connais les détails car il me les a présenté calmement en remplissant son verre, j'étais sous le choc, c'était la première fois que la mort paraissait devant moi avec des traits si clairs. « La vie est mal foutue, elle n'avait rien fait, c'était une journée d'été comme les autres...pourquoi a-t-elle tenu à voir ces cons de cyclistes ? » Je ne sais pas quoi dire, je suis tétanisé, je sais que selon la logique dramatique déployée au cinéma je devrais lui poser la main sur l'épaule ou quelque chose comme ça. Enfin, après une pause, un froid, nos yeux se sont mis à parler à notre place, le verre a fini par déborder et moi par avoir envie d'en prendre un malgré mon âge, malgré les conventions car je savais que ça me ferait du bien. Une fois les yeux vides, nous avons trinqué, à la vie, à cette vie qui même après la perte de celle qu'on aime, reste toujours à faire. Je remarque avec amusement que les deux personnes qui m'ont initié aux vices ordinaires (l'alcool et la cigarette) se sont mis à sangloter contre moi à cause des femmes. Amusant de voir tout ce pouvoir qu'elles possèdent, on a construit des églises, des immeubles ahurissants, des complexes financiers à plusieurs millions de dollars, des tunnels sous-marins, des musées monstrueux à la décoration épurée ou pleines de toiles grandiloquentes, des automobiles à l'habitacle parfaitement aérodynamique, des cinémas comme des ruches avec des dizaines de salles aux dimensions astronomiques et avec un rendu de l'image optimal, des maisons penchées au-dessus du canal ou des paradis de marbre blanc et pourtant, on reste foudroyé quand une femme disparaît. Toutes les créations architecturales de ces milliers d'hommes motivés ne sont rien face à la courbure d'un rein ou à ces petites plissures malignes qui se glissent parfois dans un sourire de femme. Je ne peux cependant pas lui dire ça à cet ami qui pleure jusqu'à en mouiller mon cœur, je me contente donc d'être dans la scène, froid, immobile, ne savant pas quoi faire de mes mains, de ma tête, de mes mots, n'ayant rien que mes battements cardiaques comme preuve de mon animation et comme radar de mes émotions. Il semble apprécier mes vertèbres thoraciques alors qu'il ne pleure plus, il y reste, comme un enfant. Me voilà submergé dans tous les sens du terme, mon pull de laine noire est de nouveau bon pour le lavage et tout ce raffut humain qu'il fait en moi arrive presque, comme le poids d'un domino sur l'un de ses frères bicolores, à me faire venir des larmes d'un endroit encore inexploré de ma conscience. Mais avant qu'elles ne trouvent la bonne route vers mon réseau optique, il balance sa tête en arrière et se relève d'un coup, il essuie ses yeux et me regarde toujours comme un enfant mais cette fois-ci comme un enfant qui aurait fait une bêtise. Alors qu'il s'apprête à fondre encore mais d'une toute nouvelle manière en se tordant au milieu d'excuses qui n'auraient pas leur place, pas à ce moment-là, pas par cette nuit, pas avec Cybil en toile de fond, pas avec au-dessus de nous cette petite gourdasse hallucinée et pleine de tics (je l'imagine comme ça, la conjecture évènementielle fut telle que je n'ai jamais eu la chance de la rencontrer) capable de mettre aux abois l'un de mes seuls amis. Je l'interrompt : « Il n'y a pas de souci, il fallait que ça sorte, tant mieux si c'est fait, tant mieux si j'ai pu aider, tu n'as pas à te sentir fautif d'avoir des émotions et encore moins d'avoir des sentiments pour une claquée dégénérée qui n'en a jamais rien eu à talquer de tes beaux yeux » En vérité, je suis à moitié sûr de lui avoir dit cette dernière phrase mais je trouve qu'elle sonnait bien. Il sourit, « qu'on devient cons franchement quand on aime » je lui rétorque comme si j'avais retrouvé la peau grasse de mes années universitaires « Et bien toi, t'as pas attendu d'être amoureux pour être con » Il ne sourit pas. Il veut dormir, je lui laisse la chambre après m'être assuré qu'il ne manquait de rien bien qu'il manquât de tout. Il devait être minuit passée de quelques heures quand j'ai rejoint ma chambre après avoir farfouillé vaguement dans le plateau de fromages de mon frigo et après m'être assuré que Léo dormait d'un bon sommeil. Ses ronflements autrefois abhorrés eurent cette fois l'effet inverse et c'est avec douceur et nostalgie que je l'entendais quitter pour la nuit son marasme amoureux. Radouci par cette nouvelle et par la logique pure présente désormais à l'heure où l'énigme de l'appel est rompu et où je n'ai plus trop d'inquiétudes excepté pour Léo mais la plénitude de son endormissement confirme quelque part que malgré mon peu de présence et d'intérêt porté à son histoire, je suis parvenu à lui faire du bien. C'est donc tranquillement que je me couche à mon tour après avoir posé un mot sous la porte de la chambre d'ami.
« J'espère que tu as bien dormi et que cela va mieux, tu peux rester tant que tu veux. Si tu ne vois pas c'est que je suis au travail, j'avais oublié de t'en parler. Bonne journée à toi, tu peux me contacter par mobile en cas de souci. Ton ami, John »
Un réveil dans le sang :
Les oreilles s'ouvrent avant les yeux. Déjà, une anomalie, contrairement à l'habituelle et dépouillée imitation du son sourd et malsain du marteau-piqueur (mon réveil dispose d'un vibreur et d'un affichage analogique vert menthe du plus bel effet), c'est Sade qui se faufile entre d'autres outils de chantier, marteaux, enclumes et étriers. Smooth Operator, chanson adorable mais que je n'ai jamais vraiment trop écouté inonde non sans suavité mes oreilles engourdies. J'ouvre avec une assez grande facilité mes yeux, je soulève la couette pour eux aussi et les sors du nid douillet des paupières. Le vert menthe a disparu, l'heure n'est plus. Sans songer à plus, je me dis que ce réveil déconne quand même beaucoup mais certain que mon horloge biologique, elle, n'est pas détraquée, je décide de me lever pour prendre mon café et peut-être aussi des nouvelles de Léo. J'appuie sur le bouton snooze qui est censé mettre en pause toute musique, toute radio, toute opération aussi douce soit-elle. Rien ne se passe, tant pis me dis-je hâtivement, c'est une bonne chanson, elle n'est pas trop forte, le palier qui me sépare de la chambre d'ami est assez spacieux, il n'entendra rien, j'éteindrais tout ça en partant. Vêtu d'un caleçon long et d'une chemise de nuit, je sors de ma chambre. Je me retrouve sur le palier, il me suffirait de descendre les escaliers pour aller me servir un jus d'orange ou d'aller sur la porte à ma droite pour prendre ma douche. Je le traverse et me plante devant la porte de la chambre d'ami, le mot que j'avais posé sous sa porte n'y est plus. Il est peut-être allé aux toilettes pendant la nuit pensais-je tout d'abord avant de me raviser connaissant la légèreté de mon sommeil et le vacarme dans la tuyauterie que provoque chaque chasse tirée. Peut-être a-t-il eu le courage de partir à l'aube...mais pourquoi ? Pour qui ? C'était insoluble et curieux comme je suis, je ne pourrais me remettre à vivre normalement qu'après avoir eu en mains tous les éléments d'une logique implacable. Je tourne la poignet avec en moi la quasi certitude qu'il n'est plus dans cette chambre pour je ne sais quelle raison, je sens que cette chambre est vide, qu'elle a été déserté en vitesse. J'ai désormais le panoramique entier de la chambre offert devant moi, c'est bien ce que je pensais, il a dû filer à l'aube, un mot doit m'attendre sur la table de la cuisine ou sur mon plan de travail. Il a même refait son lit, quel fayot, enfin, cela prouve qu'il a vieilli. Un détail m'intrigue malgré tout, le rideau manque à l'appel, il n'y a plus qu'un fantôme de rideau en-dessous de la tringle et en plus de ça, la nuit est noire au dehors, l'aube manque également. Il n'a donc pas pu partir à l'aube me dis-je bêtement comme un apprenti détective dont le quotient intellectuel équivaudrait à celui d'un mollusque attardé. Afin de tirer cette affaire au clair, au propre comme au figuré, je pivote l'interrupteur en une caresse habile. C'est rare qu'une si banale manipulation entraîne autant d'effroi. La pièce à cru, la literie, les commodes, les armoires et même la nuit disparaissaient. Il ne restait plus qu'une seule chose bien visible. Un crâne recouvert d'un masque de peau aux traits creux, au menton court et en pointe, aux lèvres fines, presque absentes, aux yeux d'un noir profond trop grands pour ce genre de visage, au front qu'on ne pourrait qualifier autrement que de cette manière : un front, une coupe et des cheveux travaillés deux fois par mois par un coiffeur incontestablement doué, un visage entier marqué par une seule expression : la tranquillité. Encore. Voilà tout ce qui me passait par l'esprit à ce moment-là, alors que j'étais debout au-dessus de la tête coupée d'un ami ensanglantant des draps dont j'avais eu tant de peine à venir à bout. Comme le silence était maître en ces lieux, comme ma mortification était parfaite et que la porte était ouverte, Smooth Operator se fit entendre à nouveau, beaucoup plus fort, on n'entendait plus que ça, les gouttes de sang qui tombaient de façon régulière des draps jusqu'au sol semblaient faire partie du rythme. Toutes les familles d'atomes présentes dans cette chambre attendant une réaction de ma part, n'importe laquelle, la console à ma gauche misait sur la peur et ses vomissements, la fenêtre sans rideau ne jurait que par un évanouissement de ma part, le plafond aux premières loges espéraient lui qu'une froideur nouvelle m'anime, que je sorte de cette pièce mortelle, que je descende les marches jusqu'au téléphone qui me permettrait de contacter les autorités compétentes afin de les mettre au courant de ma découverte macabre. Je nageais dans la confusion la plus totale, j'étais dans une partouze d'émotions, dans une orgie de volontés et d'accablements, cela me parut tellement irréel, tellement trop, que je ne pus réagir ni avec sérénité, ni avec instinct. Alors que Smooth Operator se lançait pour la troisième fois consécutive, que les yeux ouverts et calmes de Léo fixaient l'horizon d'un air souriant, que les chaînes chimiques s'entrechoquaient en moi en se donnant de grands coups de langue, une explosion de sang se fit dans ma tête. Quelque chose de chaud, comme si mon cerveau suait et que du sang s'étalait sur la surface de mon crâne. Très vite mes cheveux en furent imprégnés, par réflexe, je palpais avec ma paume le sommet de mon crâne pour voir l'étendue des dégâts. Un halo ocre illuminait les lignes de ma main. Le sang continua à sortir par tous mes pores crâniens. Il se mit à s'égoutter par mon front et avant qu'il ne sorte par mes yeux, une série de convulsions me prirent de court, causant mon évanouissement. La fenêtre sans rideau avait gagné.
Réactions en chaîne :
Ce n'est en effet qu'après quelques jours d'un travail absorbant que tout me revint en tête. Vous vous demandez peut-être comment j'ai pu travaillé sereinement durant toute cette semaine mais c'est une question simple et la réponse l'est aussi. J'ai pu le faire car au fond, il ne s'était rien passé de spécial d'un point de vue strictement factuel, c'étaient uniquement mes rêves ou mes souvenirs qui disjonctaient. Il n'y avait bien que la disparition de Kenneth qui puisse être source d'inquiétude mais il était bien moins qu'un ami pour moi et puisqu'un détective prétendait qu'il était parti vers une amante cachée, pourquoi ne pas le croire ? Nous sommes donc dimanche matin, je me ballade, fantomatique, dans ma maison, personne n'est là à part moi et je me demande ce que je pourrais bien faire aujourd'hui, je n'ai envie de voir personne mais j'ai bien envie de sortir, d'apprendre des choses, d'observer le commerce humain d'une foule d'anonymes, de m'asseoir à une chaise, de commander un café et de laisser mon œil poète effleurer tous ces visages, visages qui disparaîtront très certainement dès la prochaine sieste. Je n'ai pas envie d'allumer mon téléviseur, il n'y a pas d'émission sur les obèses le dimanche, il n'y a que des programmes s'étirant dans une temporalité tout à fait répugnante et qui donne la migraine, il n'y en a que pour les enfants et pour les vieux, des western en dessin-animé pour les enfants et des western de John Ford pour les vieux, je resterai à jamais étonné qu'une telle glorification génocidaire passe inaperçue auprès des bien-pensants. Je n'ai encore vu aucun dessin-animé sur le brave kappo extorquant terres et biens appartenant au terrible Nez-Crochu. Je passe mon manteau pour le mal que ça me fait de penser à tout ça à l'heure où tout sauf la nouvelle intelligence se trouve sur la toile. Je sors de chez moi avec une pensée pour tous les natifs américains, pensée qui s'efface immédiatement suite à un ballonnement provoquant en moi une flatulence que je réfrène tant bien que mal. Je suis un homme seul qui part combler son ennui. En cherchant mes clés de voiture dans mes deux larges poches, mes doigts s'égarent sur la brochure rose métallique qui meurt au fond de l'une d'elle, sans eau et sans pain depuis mardi. J'attends d'être rentré dans mon véhicule pour l'examiner à nouveau, elle fait partie de ces choses prévues et à faire mais qui s'oublient au moindre coup de vent, malgré l'endroit peu avenant dont elle vante les mérites et sa police un peu vulgaire, c'est une brochure qui reste agréable à l'œil. Je n'arrive pourtant pas à lire son menu avec l'attention nécessaire à sa compréhension et me décide plutôt à la ranger une nouvelle fois, convaincu qu'il faudra un effort de concentration maximal afin d'espérer pouvoir la lire convenablement. Pour ça, il faudrait déjà que ça m'intéresse...ce qui m'intéresse déjà plus, c'est la carte du détective qui est tombée de cette brochure criarde quand je l'ai entrouverte. Je joue avec elle, je la fais sauter entre mes doigts, et avant une figure périlleuse qui la fera se perdre à mes pieds, je pense à Kenneth, quand même, je me dis que je pourrais l'appeler pour vérifier s'il est revenu ou s'il ne répond pas. Je me dis que je pourrais au moins faire ça pour lui, pour pas être le salaud complet qui le laisserait partir au néant sans bouger d'un centimètre. La pâleur laiteuse de mon écran de portable s'accorderait très bien avec celle du ciel, aujourd'hui presque absent. Je tombe directement sur sa messagerie. Pas question de laisser un message. Je le rappelle, au cas où. Cela sonne une fois, une bonne fois, une longue fois, je ne suis pas sûr d'être tout à fait prêt pour cette conversation. « C'est vous M. Swithen ? C'est vous qui êtes derrière tout ça ? » Cette voix m'est familière mais il me faut un léger temps avant de la reconnaître « M. Benett c'est vous ? » « Non ce n'est pas moi » « Comment ça ? » « Ce n'est pas moi qui ai tué M. Anderson » « Mais de quoi parlez-vous ? » « Oui c'est bien, moi, détective Benett, vous m'avez vu l'autre jour, vous vous souvenez ? » « Je m'en souviens très bien mais...que venez vous de dire...Kenneth est mort ? » « Non, enfin je ne crois pas...pourquoi ? Vous, vous le pensez ? » « Je ne pense rien moi...je voulais savoir s'il était revenu...et c'est vous que je trouve » « Ça vous ennuie ? Est-ce que je vous fait peur John ? » Il me faisait plus pitié qu'autre chose, on sentait aux inflexions de sa voix qu'il souhaitait me manipuler pour que je me sente coupable « Pas du tout, d'ailleurs je crois que je vais vous laisser essayer d'intimider quelqu'un d'autre, vous avez mon numéro maintenant, vous pouvez m'appeler si vous avez du nouveau » « Mais John, j'ai toujours eu votre numéro » J'ai raccroché, Benett était comme moi, il devait s'ennuyer, il a dû glapir de plaisir en voyant le portable se rallumer et vibrer comme un enfant sauvé in extremis de la noyade. Je me sentais encore plus seul désormais, j'avais faim de bons sentiments, de m'entretenir platement avec des gens à la santé mentale infaillible. Dans quel coin sordide de mon cortex cérébral avais-je donc oublié le numéro de mes parents ?
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