mercredi 10 juin 2009

Le jeu du pendu

Le bout de mes chaussures dépassent légèrement de la cuvette des toilettes. Dans ma main droite une corde, en fait, un bout de fil en nylon gris. J'aimerais pouvoir me suicider. J'aimerais que mon corps pende lentement, que mon visage grossisse comme une fraise, que les veines de mon cou éclatent sous la pression sanguine. J'aimerais me suicider mais je n'aimerais pas mourir. Ce que je veux en vérité, c'est me reposer une bonne fois de mon cerveau malade. Je ne pense qu'à la mort, au viol et à la façon de faire soit l'un soit l'autre. Je n'aime pas vraiment les races humaines, population de gens emmerdants qui n'attendent qu'un faux pas pour vous le faire remarquer. Des gens sans avenir pourtant, des gens qui ne sont ni des chefs d'état, ni des maires, ni des rois mais des frères, des collègues de bureau, des poubelliers et ils se permettent quand même de me faire la morale. S'ils voyaient le beau cirque macabre qui s'agite dans ma tête, s'ils savaient combien de coups la joue d'une lame pure leur avait porté dans mon esprit, combien de fois j'aurais aimé me retrouver dans une de ces venelles vides le canon d'une arme plaquée contre leur nuque. Je n'y peux pas grand chose, j'ai dû être éduqué comme ça et au moment où tout le monde sort de chez soi pour trouver une femme, un travail et un semblant de reconnaissance sociale, moi, je n'ai toujours pensé qu'à torturer, tuer, violer, détruire. Je n'ai jamais commis mais j'ai souvent l'impression que l'acte de pensée est encore plus pervers que l'acte réalisé. Car il n'y a pas encore de police de la pensée, nous avons passé 1984 et nous sommes encore libres d'ordonner les pires génocides à l'intérieur de nos cortex en perdition. Tous les hommes sont chiants, c'est normal que je veuille qu'ils meurent. Tous les hommes aimeraient être des maîtres ou des amants ou des artistes. Tous les hommes aimeraient être alors qu'ils ne sont qu'au fond que la moitié d'eux-mêmes. Ils se déplacent et leur ombre, plus grande qu'eux, ricane. C'est parce qu'ils ne font rien non plus que je ne comprends pas qu'ils puissent me reprocher quoi que ce soit. Acheter, vendre, ranger telle affaire dans telle armoire ne suffit pas à produire un coeur d'étincelle, une parcelle de foudre. Acheter, vendre, ranger telle affaire dans telle armoire est à mettre exactement à côté d'actions aussi piteuses que l'art de pisser droit ou de passer au vert. Le plafond au-dessus de moi ne comporte aucune espèce d'accroche possible, ma corde risque de me rester dans la main encore longtemps. Ce n'est pas ma faute vraiment, ça a cloché et ma jeunesse passée devant l'écran fade d'une télévision toujours trop forte a fait naître en moi une base phénoménale de clichés en tout genre incompatibles avec la vie réelle. Il n'y a pas de tuyau au-dessus de ma tête comme il n'y a pas de "oui" dans la bouche des filles, comme il n'y a pas de cabines qui acceptent la petite monnaie dans mon pays, comme le fait d'avoir en sabre en main ne veut absolument dire que l'on sait s'en servir. Ils veulent que je sois un employé modèle, dépressif, nauséeux, taiseux, obéissant et capable de rire et de chanter lors du cours voyage organisée par l'entreprise chaque été. La vérité c'est que, depuis le jour où sans le savoir vraiment j'ai quitté mon enfance, je n'ai jamais plus sourit que par une espèce de contrainte instinctive, toujours un petit peu en me moquant de moi-même, toujours un petit peu pour faire plaisir à mon interlocuteur, qui lui, dans son cocon, dans ses certitudes, semblait rire de toutes ses dents. "Il faut que je me suicide." C'est le soir de mon premier jour de travail que cette phrase m'est venue tout naturellement. Au début je la prenais comme elle était, comme une espèce de comptine, comme une phrase sans valeur et sans intensité, comme une de ses fractions de folie qui circulent éternellement dans mon esprit. Et puis, plus je maigrissais, plus la somme de travail à abattre allait en s'accroissant, plus mes collègues me tapaient sur les nerfs, plus cet axiome commençait à prendre une vraie forme. Cette phrase était un trésor de glaise qui avait besoin des renforts de mille tempêtes pour enfin dessiner quelque chose d'une silhouette. Mes tempêtes à moi, c'était l'humiliation régulière du temps qui passe, du ciel qu'on ne voit plus vraiment danser derrière la vitre opaque d'un building sans caractère. Mes tempêtes, l'impression au moment de serrer la main à un tel ou un tel que l'on ne lui sert pas la main mais qu'on espère simplement qu'il ne viendra pas nous embêter à la pause déjeûner avec ses problèmes sexuels. Mes tempêtes, ma perte d'appétit envers le genre humain. Alors, quand au bout d'un énième jour sans qualité je suis rentré chez moi suffisamment dégoûté pour ne pas avoir envie de me masturber, la silhouette a fait son entrée. Le vent du soir, le vent doux du soir se languissait contre l'austérité de mes rideaux de soir, le vent du soir promettait la nuit, le goût de la bière, tous ces divins moments où l'on rentre ivre à la lumière d'un lampadaire trouble dans une ruelle déserte, quand on tourne la clé avec difficulté en se marrant de soi-même, de la faiblesse de la physiologie humaine, de la grande facilité pour le cerveau à être abusé alors que d'un autre côté on remplit les bibliothèques d'encyclopédies toujours plus profondes et mesurées, quand enfin on s'allonge et qu'on sent une dernière fois le vent du soir avant de fermer les yeux. J'avais perdu tout cela sans m'en rendre compte, l'idée de m'amuser et ce vent du soir comme un Méphisto sans squelette me vendait la promesse de cette retrouvaille. Mon corps envoûté fondit jusqu'à la fenêtre ouverte, la vue que l'on avait de là paraissait plus vaste, plus bandante, plus éclatée, plus humaine, que d'habitude et comme un seul homme je me suis retrouvé à califourchon au-dessus du vide. J'étais parfaitement sobre, en petite tenue, à cheval sur le rebord de ma fenêtre, attendant que le vent du soir m'emmène pour de bon, attendant de retrouver dans ma mâchoire explosée sur la rue isolée le goût de la bière peut-être dans ce sang épais et noir qui me coulerait des dents, attendant que cela cesse et souhaitant comme je n'avais pas réussi à saisir ma vie au moment où je l'aurais voulu, souhaitant saisir ma mort comme il m'entendait. C'est là que l'image de Motoro m'est revenue, Motoro Kaze, bon compagnon de classe devant l'éternel, mon meilleur ami en fin de compte. C'est avec Motoro que je passais le printemps, juste avant que l'été sonne le retour des cours, c'est avec Motoro que je parlais de tout et de rien et surtout de ce qu'on deviendrait plus tard. Il voulait être psychologue, il aimait ça, étudier avec sérieux les méandres de la logique humaine. Nous devions nous séparer juste après l'entrée dans nos universités respectives. Je savais déjà qu'il me suffirait de traîner deux ans là-bas pour qu'ensuite le piston offert par son entreprise ait une quelconque légitimité. Motoro Kaze m'en voulait un peu que j'aille là-bas, non pas qu'il voulût que j'aille avec lui faire de la psychologie, simplement il pensait que quelque part, une partie de moi aspirait à mieux, il parlait à chaque fois de grands métiers, il me voyait au théâtre, au cinéma ou même dans la peinture, il pensait que j'avais du talent parce qu'il m'aimait et à chaque fois je lui demandais gentiment d'arrêter de déconner. Motoro Kaze détestait le temps moite et sans air de Tokyo au printemps, il se plaignait toujours en étant très vulgaire. Il insultait à longueur de temps et le soleil et la pollution et il suffisait qu'on ait fait un mètre hors de chez lui ou de chez moi pour qu'il y retourne à toutes jambes histoire de prendre une ou deux bouteilles d'eau bien fraîches. Sur ce point, nous étions opposés, il préférait la buée qui sort des bouches en hiver alors que moi cette saison me filait un bourdon pas possible, bourdon venu peut-être de ces jours noirs et sans fin où ma mère pleurait dans son silence d'avoir épousé un pareil mari, présent mais ingérable. C'est fou d'ailleurs comme sans le vouloir certains souvenirs d'une personne peuvent modifier considérablement nos façons de vivre, comme ma petite cousine qui n'a jamais plus voulu porter de rouge parce qu'elle était habillée de cette couleur le jour où elle a rencontré ce salaud qu'elle a aimé et qu'il l'a largué sans faire de vagues. Pour moi et à cause de Motoro, je dois dire maintenant que, autant l'hiver que l'été, me serre le coeur. C'est que, c'est par un matin d'été que Motoro a décidé de se coucher sous les roues du métro. Motoro Kaze, élève en psychologie et mon meilleur ami a eu pour destin d'être déchiqueté par l'outil du banal. J'en fus le premier surpris et je n'eus pas réellement le temps d'ingérer l'information que déjà plusieurs de ses connaissances venaient à mon chevet en espérant trouver une explication, ils cherchaient à pouvoir se coucher tranquille dans un monde plein de principes, de lignes et de normalité où l'on se suicide à cause d'une femme qui ne veut plus de nous ou d'une plongée dans la drogue. Il voulait que je les rassure, leur dire que ce suicide avait un point de départ. Mais je n'en savais rien, je n'avais rien lu dans les yeux de Motoro et j'ai toujours regretté ça, mon incapacité à le lire la veille de son départ. Il n'y avait pas de raison pour qu'il se suicide d'ailleurs, il n'y en a jamais eu, il m'a toujours confié ne jamais avoir été amoureux pour de vrai, lui qui avait pourtant quatre amantes régulières, ses résultats scolaires étaient bons et il ne me mentait pas quand il disait qu'il aimerait devenir psychologue. Il était parfait, il menait une vie parfaite et il a finit en minces morceaux de chair sous les regards choqués des badauds, Motoro Kaze, plusieurs bruits secs et liquides à la fois, un corps qui s'efface sous le train. Par respect pour lui et pour l'absurdité de son choix, j'ai enjambé la fenêtre côté appartement et me suis mis au lit sans dire ma phrase d'habitude.

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